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L’AIE redoute un choc pétrolier face au manque d’investissements

Un choc pétrolier est-il à craindre à court ou moyen terme ? C’est en tout cas le scénario catastrophe que redoute l’Agence internationale de l’énergie. Selon elle les investissements ne sont pas à la hauteur des prévisions de la demande, et la pénurie pourrait poindre à l’horizon si l’on n’y prenait garde.

En vue d’éviter une flambée du prix du pétrole que pourrait engendrer une consommation en hausse constante jusqu’en 2022, dans son rapport sur le marché du pétrole à cinq ans, l’AIE exhorte désormais l’industrie pétrolière à investir davantage dans les capacités de production. Elle réitère ainsi son avertissement déjà formulé en novembre dernier.

En vue de faire face à la dégringolade du prix du baril, le secteur pétrolier a réduit ses investissements de manière drastique, reportant voire même annulant des projets. Les cours du brut ont été divisés par deux depuis l’été 2014, la conclusion à l’automne dernier par l‘Opep et onze pays partenaires d’un accord de limitation de la production a toutefois permis au prix du baril de remonter autour de 55 dollars.

L’AIE précise par ailleurs que les investissements dans les projets d’exploration-production ont subi une nouvelle coupe de 26% en 2016 pour s’établir à 433 milliards de dollars, après avoir chuté de 25% en 2015.

La stabilisation des cours désormais observée devrait permettre  »une hausse marginale » des dépenses, selon les termes mêmes de l’Agence, qui estime l’effort insuffisant.  Cette évolution sera due en grande partie au redémarrage des projets liés au schiste aux Etats-Unis et les investissements de certains majors comme l’américain ExxonMobil.

« A moins que de nouveaux projets soient sanctionnés rapidement, l’offre n’augmentera quasiment plus à partir de 2020« , a mis en garde l’AIE.

Selon les données de l’Agence, la production de brut devrait croître de 5,6 millions de barils par jour (mbj) jusqu’en 2022, une telle hausse provenant à hauteur de 60% des pays non membres de l’Opep. Les Etats-Unis devraient être à l’origine de la principale source d’augmentation de la production sur la période (avec une hausse de 1,6 mbj dont 1,4 mbj pour les seuls hydrocarbures de schiste, évolution permise grâce à des améliorations en termes de coûts et de productivité). Le Brésil (+1,1 mbj) et le Canada (+0,8 mbj) y contribuent ensuite pour une bonne part.

La production américaine d’hydrocarbures non conventionnels devrait en effet redémarrer assez rapidement , après les faillites en série qui ont secoué le secteur en 2015 et 2016 avec la dégringolade des cours. Les opérateurs sont encouragés en cela par Donald Trump, qui a promis de lever un certain nombre de barrières réglementaires aux forages, au grand dam des associations de défense de l’environnement.

Le rythme des nouveaux forages d’huile de schiste s’accélère aux États-Unis, notamment dans le bassin de Permian, à l’ouest du Texas. En tout, une dizaine de puits sont mis en service en moyenne chaque semaine depuis la mi-novembre dans le pays, selon les statistiques de la compagnie parapétrolière Baker Hughes.

Contrairement à l’extraction du pétrole traditionnel nécessitant des moyens importants, les puits d’huile de schiste sont moins coûteux. Très rapides à mettre en route, ils ont cependant une durée d’exploitation beaucoup plus réduite.

A noter également que les producteurs de pétrole non conventionnel ont réalisé d’énormes efforts pour réduire leurs seuils de rentabilité. Selon les zones, ils recommenceraient à gagner de l’argent avec un baril autour de 50 dollars, alors qu’il fallait au moins 70 à 80 dollars il y a encore deux ans. Selon l’agence Bloomberg, ce seuil serait même tombé à 45 dollars le baril dans le Dakota du Nord et à 25 dollars dans certains comtés du Texas. Les investissements devraient augmenter de 30 % dans le secteur cette année, estime pour sa part le cabinet d’analyse Raymond James.

Au total, les pays non-Opep devraient produire 60,9 mbj dans cinq ans, soit 3,3 mbj de plus qu’en 2016. Parallèlement, la capacité de production de brut du cartel devrait augmenter de 1,95 mbj à 37,85 mbj, dopée par les volumes extraits au Moyen-Orient, en particulier en Irak et en Iran.

L’AIE prévoit dans le même temps une demande « relativement robuste », stimulée par l’accélération de la croissance économique mondiale.  L’Agence anticipe ainsi une hausse moyenne de 1,2 mbj par an entre 2016 et 2022, soit une augmentation totale à 7,3 mbj à 103,8 mbj.  Selon elle, le niveau symbolique de 100 mbj sera franchi en 2019. Elle prévoit ainsi que l’amélioration de l’efficacité énergétique des véhicules ne devrait pas contrebalancer les avancées prévues dans la pétrochimie et le secteur des transports.

Si la zone OCDE devrait voir sa consommation diminuer de 1,2 mbj, les pays émergents devraient concentrer la totalité de la hausse (+8,5 mbj) pour représenter au final 56% de la consommation mondiale, l’Asie en étant le principal moteur.

Selon l’AIE, l’Inde devrait supplanter la Chine comme première zone de croissance. L’Agence prévoit en effet un ralentissement de la demande chinoise (+2,4% par an en moyenne contre +5,5% annuels pour la période 2011-2016), tablant sur une économie davantage axée sur les services au détriment d’une industrie lourde très énergivore.

Reste toutefois que selon un rapport réalisé conjointement par l’ONG Carbon Tracker et le Grantham Institute, tous deux basés à Londres, la croissance du marché des voitures électriques pourrait prendre au dépourvu les compagnies pétrolières, lesquelles ont sous-estimé jusqu’à maintenant son incidence alors que le développement des moteurs électriques pourrait entraîner une baisse de la demande de brut dans la prochaine décennie.

Les deux ONG estiment que la baisse du coût des véhicules électriques et des énergies renouvelables pourrait dès 2020 stopper la hausse de la demande de pétrole. D’après leurs calculs, l’essor du marché des véhicules électriques pourrait même conduire à une baisse de la demande de l’ordre de deux millions de barils par jour (mbj) d’ici à 2025. Une prévision d’autant plus redoutable qu’une baisse d’une même ampleur avait précédé la chute du prix du baril en 2014.

En octobre 2016, l’agence de notation Fitch qualifiait le véhicule électrique de « menace sérieuse pour les compagnies pétrolières », envisageant également que les compagnies puissent potentiellement se retrouver face à des difficultés de financement dans le cas où les investisseurs se détourneraient de leurs titres, face à l’essor du marché de l’électrique.

Fitch s’était alors interrogée sur l’impact d’une éventuelle décision de la Chine interdisant d’ici 5 ans la circulation de véhicules roulant au pétrole. Une hypothèse qui ne doit pas être prise à la légère alors qu’en juin 2016, la Norvège a d’ores et déjà annoncé son intention de bannir les véhicules thermiques dès 2025.

Une bonne nouvelle tout de même : alors que les producteurs de pétrole et de gaz renégocient tous les six mois leurs lignes de crédit avec leurs banques sur la base de la valeur de leurs réserves, 34 compagnies ont vu leurs lignes de crédit revalorisées de 5 % en moyenne à l’automne 2016. Ces compagnies disposeraient désormais d’un montant de crédit de 30,3 milliards de dollars (28,7 milliards d’euros), soit 5 % de plus qu’au printemps 2016.

Sources : AFP, AIE, Reuters, Bloomberg

Elisabeth Studer – 6 mars 2017 – www.leblogfinance.com

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