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Turkish Stream : suspension des négociations Russie / Turquie sur le gazoduc stratégique

Cqfd ? …. Alors que nous laissions entendre dans un article précédent que « l’affaire » de l’avion russe abattu par la Turquie le 24 novembre 2015 pourrait être fortement liée au projet de gazoduc Turkish Stream – contre lequel les Etats-Unis redoublent de pression ces temps derniers – le ministre russe de l’Energie Alexandre Novak a annoncé mercredi que les négociations entre Moscou et Ankara au sujet de pipeline censé relier les deux pays par le fond de la mer Noire, « étaient suspendues à l’heure actuelle ». Ajoutant que « le travail de la commission intergouvernementale sur la coopération commerciale et économique russo-turque avait été parallèlement suspendue conformément à un arrêté ad hoc du gouvernement russe ».

Le 26 novembre dernier, le ministre russe du Développement économique avait indiqué pour sa part que le projet de gazoduc Turkish Stream – lequel devait permettre à la Russie d’approvisionner l’Europe du Sud en contournant l’Ukraine – tombait sous le coup de la loi sur les mesures de rétorsion prises par la Russie en réaction à l’agression commise par la Turquie, faisant ainsi référence au Sukkoi abattu. « Ce projet n’a rien de différent de tout autre projet, et notre coopération dans le domaine de l’investissement est traitée de la même manière« , avait ainsi déclaré le ministre Alexeï Oulioukaïev.

Rappelons que jusqu’à ces dernières heures, Gazprom ambitionnait de mettre en service dès la fin 2016 un nouveau pipeline à destination de la frontière gréco-turque, projet qui devrait notamment permettre de compenser l’abandon du projet South Stream vers l’Union européenne.

- Le Sukhoi abattu quelques heures après une réunion stratégique Grèce/Russie sur le projet

Il n’en demeure pas moins que le différend notable entre Russie et Turquie occasionné par le tir turque contre l’avion russe a vu le jour quelques heures à peine après une rencontre stratégique entre ministre grec de l’Energie et le vice -Premier ministre russe sur une éventuelle participation de la Grèce au projet.

C’est ainsi que le 23 novembre dernier, des sources très proches du Ministre grec de l’Energie et de l’Environnement ont déclaré que le processus pour construire le Trans Adriatic Pipeline (TAP ) allait de l’avant, ajoutant qu’Athènes était également en discussion avec Moscou sur une éventuelle expansion du gazoduc Turkish Stream de la frontière entre Grèce et Turquie vers l’Italie.

Toujours selon ses mêmes sources grecques, l’intérêt pour le projet russe de Turkish Stream était à cette date « plus élevé que jamais, car il semble qu’il y ait de plus en plus de pays en Europe qui veulent être impliqués, en particulier l’Italie et la France, alors qu’auparavant seules la Grèce et la Russie poussaient le projet. »

Le ministre grec de l’Environnement et de l’Energie, Panos Skourletis a en effet discuté au sujet de Turkish Stream avec le vice -Premier ministre russe Arkadi Dvorkovitch, le 20 novembre dernier à Athènes, le vice-premier ministre russe ayant également discuté du projet avec le Premier ministre grec, Alexis Tsipras.

Avant que ne survienne l’affaire du Sukhoi abattu, Skourletis avait prévu de rencontrer le ministre russe de l’énergie Alexander Novak, le 2 décembre à Moscou  en vue de discuter de l’expansion de Turkish Stream via le gazoduc d’Europe du Sud à partir de la frontière de la Turquie à l’Italie via le gazoduc Poséidon ( Interconnexion Turquie Grèce Italie – ITGI ).

Des sources proches du ministère de l’Energie grec avaient par ailleurs déclaré que « l’expansion de Turkish Stream servait en particulier les intérêts grecs et que la Grèce considérait le projet comme un développement positif. »

- Russie et Turquie liées sur le projet stratégique de Turkish Stream

C’est lors d’une visite en Turquie, qu’au début du mois de décembre 2014, le président russe avait annoncé l’abandon de South Stream, évoquant une nouvelle alternative pour rediriger le gazoduc en cours de construction vers le territoire turc. Initialement, South Stream devait relier la Russie à l’Italie en passant sous la Mer Noire … scénario permettant d’éviter l’Ukraine par où transite aujourd’hui près de la moitié des livraisons russes à l’Union européenne.

Alors que la Commission européenne avait  estimé que le projet de pipeline ne respectait pas les règles européennes, arguant du fait que Gazprom refusait d’ouvrir l’accès du gazoduc à d’autres fournisseurs, Vladimir Poutine avait quant à lui justifié l’arrêt de South Stream par l’opposition de l’Union européenne (UE) au passage du gazoduc sur le territoire de ses Etats membres, notamment la Bulgarie.

Durant l’été 2014, Bruxelles avait en effet exercé de fortes pressions sur Sofia afin que le gouvernement bulgare renonce aux premiers travaux de construction de gazoduc. « Nous allons dérouter nos ressources énergétiques vers d’autres régions du monde et l’Europe ne recevra plus les mêmes volumes de la Russie, mais c’est le choix de nos amis européens », avait alors souligné le président russe.

Au final, au début du mois de décembre 2014, Moscou et Ankara ont signé un accord pour la construction d’un nouveau pipeline reliant les deux pays via la Mer noire  et la mise en place d’un hub gazier à la frontière en Grèce et Turquie, tout en offrant au gouvernement turc une remise de 6 % sur ses approvisionnements en gaz. La Grèce devenant ainsi dans ce scénario un pays stratégique pour permettre le transit du gaz vers l’Union européenne … la Turquie étant  quant à elle le deuxième client de Gazprom derrière l’Allemagne. Avec un enjeu associé et non des moindres : « nullifier » le rôle de l’Ukraine en tant que transit gazier entre la Russie et l’Union européenne, selon les termes mêmes employés par Alexei Miller en décembre 2014.

En janvier 2015, Moscou a tenu à préciser que le nouveau projet Turkish Stream de Gazprom prévoyait de déployer le pipeline jusqu’à la frontière gréco-turque, charge restant aux Européens de créer les infrastructures en vue de récupérer le gaz au delà de ces limites.

Si Moscou et Ankara étaient arrivés à un accord préalable sur Turkish Stream le 13 juin 2015 à Bakou, (Azerbaïdjan), le ministre turc de l’Energie, Taner Yildiz,  concédait certes alors ne pas pouvoir affirmer « que toutes les obstacles sont surmontés » mais demeurait confiant quant à une issue positive. Espérant  officiellement que le contrat soit signé le plus vite possible.

A la mi-juillet, une filiale de Gazprom, South Stream Transport BV, a informé l’italien Saipem de la rupture du contrat relative à la construction de la première branche du gazoduc Turkish Stream. Une décision qui pouvait alors surprendre, et ce d’autant plus qu’un navire de la société spécialisée dans la recherche et les forages pétroliers avait jeté l’ancre le 6 juillet près d’Anapa, en mer Noire, en vue de débuter les travaux.
South Stream Transport BV motivait alors  sa décision par la nécessité « d’arriver à un accord sur les questions pratiques et commerciales en ce qui concerne la réalisation du projet de Turkish Stream ». Les négociations avec la Turquie traînant en effet en longueur, freinant le lancement des travaux.

Par la suite, les discussions avaient pris du retard, compte-tenu  notamment de l’instabilité politique en Turquie. Moscou et Ankara s’étaient entendus pour reprendre les discussions après les élections législatives du 1er novembre.

Parallèlement, le  Financial Times avançait quant à lui le chiffre de 16 milliards de mètres cubes de gaz par an pour la consommation intérieure de la Turquie, dépendante à 50% du gaz russe.

- La gestion de la dette grecque fortement liée projet Turkish Stream

En février dernier, le conseiller diplomatique du chef de l’Etat russe Iouri Ouchakov avait déclaré que le président russe Vladimir Poutine et le nouveau premier ministre grec Alexis Tsipras avaient examiné par téléphone la situation en Ukraine et la décision récemment prise par Moscou d’abandonner le projet de gazoduc South Stream. Un dossier qui concerne l’Union européenne toute entière … sa dépendance énergétique étant en jeu. L’Ukraine pesant fortement dans la bataille.

Si certes Vladimir Poutine avait de nouveau félicité le parti Syriza à l’occasion de sa victoire aux élections, tout en félicitant personnellement Alexis Tsipras « à l’occasion de son entrée en fonction », le Président russe avait alors invité son interlocuteur à effectuer une visite en Russie. Avec en ligne de mire : le projet du gazoduc on ne peut plus stratégique.

A la mi-juin, en pleine bataille avec ses créanciers au sujet de l’épineux dossier de la dette grecque, le ministre grec de l’Energie, Panayiotis Lafazanis, et son homologue russe, Alexandre Novak, avaient au final signé un accord pour la construction d’un gazoduc russe en Grèce. Un véritable camouflet pour Bruxelles qui voit tout ceci d’un très mauvais œil …

Les ministres avaient par ailleurs tenu à préciser que le coût total de la construction du gazoduc s’élevait à 2 milliards d’euros et qu’il sera doté d’une capacité de livraison de 47 milliards de mètres cubes de gaz pour ses clients européens.
Le document, certes alors au stade du protocole d’entente, prévoyait la création d’une coentreprise détenue à parts égales grecques et russes. Cette dernière sera chargée de la construction du gazoduc, laquelle devait s’étaler entre 2016 et 2019, selon Alexandre Novak.

La coentreprise, baptisée South European Gas Pipeline, devait être financée à 50% par la partie russe et à 50% par la partie grecque, laquelle a contracté à cet effet un prêt auprès de la banque russe Vnesheconombank, selon les propos mêmes de M. Lafazanis.

Ce gazoduc   »nous permet de continuer nos projets de construction d’infrastructures dans le cadre du gazoduc passant par la mer Noire, la Turquie, et la construction d’un hub en Turquie », s’était félicité pour sa part le ministre russe.
A la mi-avril, la Russie avait certes démenti  les allégations de la presse allemande laissant entendre que Moscou serait sur le point de signer un accord de transit gazier avec la Grèce. Lequel pourrait le cas échéant rapporter 5 milliards d’euros dans les caisses – bien vides – de l’Etat grec.

Citant un cadre du parti de gauche radicale Syriza, le site internet de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel affirmait ainsi que la signature d’un tel accord pourrait intervenir de manière imminente et serait assortie d’un versement à la Grèce d’une avance sur recettes. Laquelle correspondrait aux futures redevances sur le transit de gaz russe par le gazoduc en territoire grec et serait remboursée par la Grèce après 2019, une fois le gazoduc opérationnel.

Parallèlement, une source grecque proche de la négociation avait déclaré qu’Athènes projetait de signer avec la Russie un accord pour étendre à son territoire le projet de gazoduc Turkish Stream, tout en couplant l’opération à un versement d’une avance sur recettes dont le montant serait – selon lui – « proche du haut de l’échelle donnée par le Spiegel ».

« Un accord sera signé à Athènes avec une délégation russe de haut rang sur la construction du gazoduc. Cette accord fixera les conditions de financement de la construction et le niveau des redevances », avait ainsi indiqué cette source ministérielle sous couvert d’anonymat.

Des rumeurs fortement démenties alors par le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, sur les ondes de Business FM. Prenant l’affaire au sérieux, Vladimir Poutine a lui-même déclaré que personne n’avait demandé de l’aide à la Russie.  Il a toutefois reconnu que la question de la coopération énergétique avait été soulevée et qu’elle allait être étudiée par les experts. Il a toutefois tenu à préciser que la Russie n’avait promis aucune aide financière, car aucune demande ne lui avait été faite.

Vladimir Poutine avait également évoqué précédemment une participation de la Grèce au projet de gazoduc Turkish Stream. Il avait toutefois indiqué qu’aucun accord ferme n’avait été conclu. Le gouvernement grec avait parallèlement fait d’ores et déjà allusion à la possibilité d’un financement russe du projet de gazoduc.

- De très fortes pressions US  sur le projet Turkish Stream

Début avril, Panagiotis Lafazanis, ministre grec de l’Energie, avait indiqué pour sa part qu’Athènes montrait un vif intérêt au prolongement sur son territoire du nouveau gazoduc que le géant gazier russe Gazprom envisageait alors de construire à destination de la Turquie. Tout en déclarant à la presse russe que les Etats-Unis exerçaient une très forte pression sur la Grèce, afin de la dissuader de participer à la réalisation du projet de gazoduc Turkish Stream, destiné à livrer du gaz russe en Europe.

« Ils exercent une très forte pression », avait ainsi déclaré M. Lafazanis interrogé par le journal russe RIA Novosti lors d’une conférence de presse à Moscou. Des pressions américaines qui ne semblaient pas toutefois être suivies d’effet … « Nous considérons que tous les corridors doivent être ouverts pour la Russie », avait ainsi ajouté M. Lafazanis. Lequel a également précisé qu’il ne considérait pas Turkish Stream et le Gazoduc transadriatique (TAP) comme des projets concurrents. Il estimait alors que le second projet n’est pas en mesure de couvrir les besoins européens en gaz naturel.

Le dossier est loin d’être dénué d’intérêts financiers, puisque M. Lafazanis avait alors tenu à souligner que la Grèce souhaitait obtenir de la part de la Russie une réduction de tarif sur le gaz russe livré à partir de 2016, ainsi qu’une baisse des volumes fournis selon des contrats d’enlèvement ferme (« take or pay »).

Sources : AFP, sputniknews.com, Le Monde, themoscowtimes.com, Reuters, Spiegel

Elisabeth Studer – 3 décembre 2015 – www.leblogfinance.com

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5 commentaires

  1. Elisabeth Studer 10 décembre 2015 à 00:46

    Tout est dit !

    La guerre ultime pour le contrôle des pipelines se joue en Syrie

    Par Pepe Escobar
    Strategic Culture Foundation, le 8 décembre 2015

    article original : « Syria: Ultimate Pipelineistan War »

    La Syrie est une guerre de l’énergie. Elle met en scène une compétition géopolitique vicieuse entre deux projets de gazoducs concurrents. C’est la guerre ultime du Pipelineistan, terme que j’ai inventé, il y a longtemps, pour décrire les champs de bataille impériaux pour le contrôle de l’énergie au 21ème siècle.

    Tout a commencé en 2009, lorsque le Qatar a proposé à Damas la construction d’un pipeline, depuis son [gisement gazier de] North Field[1] — contigu avec le gisement de South Pars qui appartient à l’Iran —, traversant l’Arabie Saoudite, la Jordanie, la Syrie et toute la Turquie, pour approvisionner l’Union Européenne.

    À la place, Damas a choisi en 2010 de donner la faveur au projet concurrent, le [gazoduc] Iran-Irak-Syrie de 10 milliards de dollars, connu également sous le nom de « pipeline islamique ». Cet accord fut officiellement annoncé en juillet 2011, lorsque la tragédie syrienne était déjà en mouvement. En 2012, un protocole d’accord a été signé avec l’Iran.

    Jusque-là, la Syrie était éliminée, sur le plan géostratégique, parce qu’elle n’avait pas autant de pétrole et de gaz que le pétrodollar club du CCG. Mais, les initiés connaissaient déjà son importance en tant que corridor énergétique stratégique. Plus tard, l’importance de la Syrie s’accrut avec la découverte d’un potentiel offshore pétrolier et gazier conséquent.

    L’Iran, pour sa part, est une puissance pétrolière et gazière établie. Une agitation persistante à Bruxelles — toujours incapable de proposer une politique énergétique européenne unifiée après plus de 10 ans — témoignait de l’enthousiasme européen à peine voilé pour le pipeline islamique ; ce serait la stratégie idéale pour se diversifier et s’éloigner du russe Gazprom. Mais, l’Iran se trouvait sous le coup des sanctions américaines et européennes liées au nucléaire.

    Cela finit par se transformer en raison stratégique primordiale, au moins pour les Européens, en vue d’une solution diplomatique sur le dossier nucléaire iranien ; un Iran « réhabilité » aux yeux de l’Occident est capable de devenir une source d’énergie essentielle pour l’UE.

    Cependant, du point de vue de Washington, un problème géostratégique subsistait : comment casser l’alliance entre Téhéran et Damas ? Et, au bout compte, comment casser l’alliance entre Téhéran et Moscou ?

    L’obsession « Assad doit partir » à Washington est une hydre à plusieurs têtes. Elle implique de casser l’alliance entre la Russie, l’Iran, l’Irak et la Syrie (à présent très efficace en tant qu’alliance « 4+1 », incluant le Hezbollah, laquelle combat activement toutes les variantes du djihadisme salafiste en Syrie). Elle implique également d’isoler la coordination énergétique entre ces pays, au profit de ses clients/vassaux pétromonarchiques du Golfe, liés aux géants américains de l’énergie.

    D’où, la stratégie de Washington, jusqu’à présent, d’introduire en Syrie la logique légendaire de l’Empire du Chaos : attiser les flammes du chaos intérieur, une opération planifiée à l’avance par la CIA, l’Arabie Saoudite et le Qatar, avec comme dénouement un changement de régime à Damas.

    À Washington, un pipeline Iran-Irak-Syrie est inacceptable, non seulement parce que les vassaux des États-Unis seraient perdants, mais surtout parce qu’en terme de guerre des monnaies, celui-ci court-circuiterait le pétrodollar. Le gaz iranien en provenance de South Pars s’échangerait dans un panier alternatif de devises.

    Combinez cela à la notion tordue, largement partagée à Washington, que ce gazoduc impliquerait que la Russie contrôle encore plus les flux gaziers depuis l’Iran, la Mer Caspienne et l’Asie Centrale. Sottises ! Gazprom a déjà dit être intéressé dans certains aspects de cet accord, mais que c’est essentiellement un projet iranien. En fait, ce pipeline représenterait une alternative à Gazprom.

    Néanmoins, la position de l’administration Obama a toujours été de « soutenir » le pipeline qatari « comme un moyen de faire contrepoids à l’Iran et, en même temps, de diversifier les approvisionnements gaziers de l’Europe en les éloignant de la Russie ». Par conséquent, l’Iran et la Russie étaient tous deux configurés comme « l’ennemi ».

    La Turquie : un carrefour

    Prenant en compte l’immense pression des Etats-Unis et des puissants lobbies du Qatar dans les principales capitales Européennes, le projet qatari, emmené par Qatar Petroleum, comme l’on pouvait s’y attendre, est parvenu à séduire divers Européens. Ce pipeline courrait sur une partie de l’itinéraire de l’opéra du Pipelinistan tristement célèbre, le défunt Nabucco, un projet dont le siège se trouvait à l’origine à Vienne. L’UE soutenait donc implicitement depuis le début l’offensive en vue d’un changement de régime à Damas — qui pourrait avoir coûté jusqu’à maintenant à l’Arabie Saoudite et au Qatar au moins 4 milliards de dollars (et l’addition continue de s’alourdir). C’était une intrigue très similaire au djihad afghan des années 1980 : les Arabes finançant et armant une clique multinationale de djihadistes/mercenaires, aidés par un intermédiaire stratégique (le Pakistan dans le cas de l’Afghanistan, la Turquie dans le cas de la Syrie), mais combattant aujourd’hui directement une république arabe laïque.

    Mais, le jeu s’est évidemment durci, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France et Israël passant progressivement à la vitesse turbo avec toutes sortes d’opérations secrètes privilégiant les rebelles « modérés » et autres, avec le même objectif d’un changement de régime.

    Désormais, le terrain de jeu s’est encore étendu, avec la réserve offshore de gaz naturel récemment découverte dans toute la Méditerranée orientale — au large d’Israël, de la Palestine, de Chypre, de la Turquie, de l’Egypte, de la Syrie et du Liban. Toute cette zone pourrait contenir jusqu’à 1,7 milliards de barils de pétrole et jusqu’à 122.000 milliards de mètres cubes de gaz naturel. Et ce pourrait n’être que le tiers de la totalité des réserves de combustibles fossiles dans le Levant.

    Du point de vue de Washington, le jeu est clair : essayer d’isoler autant que possible de ce nouveau filon exceptionnel en Méditerranée orientale la Russie, l’Iran et un « régime inchangé » en Syrie.

    Et cela nous conduit à la Turquie — à présent dans la ligne de mire de Moscou après avoir abattu le Su-24.

    L’ambition d’Ankara, en vérité, son obsession, est de positionner la Turquie comme le carrefour énergétique majeur pour toute l’UE. (1) En tant que centre de transit pour le gaz iranien, d’Asie Centrale, et, jusqu’à maintenant, russe (le gazoduc Turkish Stream est suspendu, pas annulé). (2) En tant que plate-forme centrale pour les découvertes gazières majeures en Méditerranée orientale. (3) Et en tant que plaque tournante pour le gaz importé du Gouvernement Régional du Kurdistan (KRG) au nord de l’Irak.

    Dans le projet de pipeline qatari, la Turquie joue le rôle de carrefour énergétique clé. Mais, il est toujours important de se rappeler que le pipeline du Qatar n’a pas besoin de traverser la Syrie et la Turquie. Il pourrait aisément traverser l’Arabie Saoudite, la Mer Rouge, l’Egypte et rejoindre la Méditerranée orientale.

    Donc, du point de vue de Washington, ce qui importe le plus, une fois encore, dans ce tableau d’ensemble, est d’« isoler » l’Iran de l’Europe. Le plan de jeu de Washington consiste à privilégier le Qatar, et non l’Iran, comme source d’approvisionnement, et la Turquie comme plate-forme centrale afin que l’UE se diversifie de Gazprom.

    C’est la mème logique qui se trouve derrière la construction du coûteux pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), facilité en Azerbaïdjan par Zbigniew Brzezinski, alias le «Grand Echiquier», en personne.

    Telles quelles, les perspectives pour ces deux pipelines sont vraiment lugubres. Le processus de paix de Vienne concernant la Syrie n’aboutira nulle part tant que Riyad insistera pour maintenir ses mafias armées sur la liste « non-terroriste », et qu’Ankara continuera de permettre le libre flux de djihadistes à travers sa frontière, tout en étant engagé dans un business louche avec le pétrole syrien volé.

    Ce qui est certain est que la Syrie, tant sur le plan géopolitique qu’économique, est bien autre chose qu’une simple guerre civile : c’est une partie vicieuse de Pipelineistan qui oppose les puissances sur un échiquier complexe et vertigineux, où le Grand Prix représentera une victoire majeure dans les guerres énergétiques du 21èmesiècle.

    Copyright 2015 Pepe Escobar/[JFG-QuestionsCritiques]

    Note :
    _________________
    [1] North Dome, North Field ou encore South Pars est un gisement offshore de gaz naturel situé à cheval entre les eaux territoriales de l’Iran et du Qatar dans le golfe Persique.

  2. Elisabeth Studer 15 janvier 2016 à 00:24

    Bakou, 13 janvier, AZERTAC

    Des travaux sur le projet de TANAP – gazoduc Transanatolien visant l’acheminement du gaz extrait du gisement de Chadeniz-2 dans la section d’Azerbaïdjan de la mer Caspienne vers l’Europe via la Turquie se poursuivent rapidement. Tous les tubes d’acier (une longueur totale de 850 km) qui seront utilisés dans le projet ont déjà été remis.

    20% des tubes remis ont été fabriqués en Chine, le reste en Turquie. Deux stations de compression liées au réseau de transport de gaz naturel seront installées à Eskiseher et Trakya en Turquie.

    Avec une longueur totale de 850 km (19 km sous la mer de Marmara), le projet TANAP est la partie principale du Corridor gazier Sud, en se connectant au Gazoduc du Caucase du Sud et à celui Transadriatique.

    TANAP reliera la cité de Posof de la province d’Ardahan de la Turquie à la frontière avec la Géorgie à la cité d’Ipsala de la province d’Edirne à la frontière avec la Grèce, en passant par 21 provinces.

    Le gazoduc TANAP qui acheminera le gaz du gisement Chahdeniz -2 vers l’Europe, sera mis en exploitation en 2018. TANAP acheminera 10 milliards de mètres cubes de gaz naturel de l’Azerbaïdjan vers l’Europe et 6 milliards de mètres cubes de gaz naturel vers la Turquie. La capacité initiale sera 16 milliards de mètres cubes et en 2023 elle atteindra 23 milliards de mètres cubes, et 31 milliards de mètres cubes en 2026.

    Avec une longueur de 1850 kilomètres, TANAP qui est la partie la plus longue du couloir gazier Sud, se joindra au gazoduc TAP à partir du début de 2020 et acheminera le gaz naturel en Europe via la Grèce, l’Albanie et l’Italie.

    Les actionnaires sont : la SAF Couloir gazier Sud (58%), BOTAS (30%) et bp (12%).

  3. Elisabeth S 29 juin 2016 à 20:41

    A surveiller de pres …. dans le contexte actuel

  4. Elisabeth S 29 juin 2016 à 20:52

    South stream et Turkish Stream pourront-ils être sauvés ?
    Par Aujourd’hui la Turquie le 10 juin 2016

    Des projets ayant pour ambition d’acheminer le pétrole, mais surtout le gaz, de la Mer noire à l’Europe en contournant des États tels la Biélorussie et l’Ukraine, seraient toujours d’actualité pour Moscou.

    South-Stream

    Au lendemain de l’abattage d’un avion militaire russe Sukhoi Su-24 par la Turquie à la frontière syrienne le 24 novembre dernier, les discussions relatives à ce projet énergétique avaient été suspendues par la Russie, s’ajoutant aux sanctions économiques et commerciales prises par Moscou envers Ankara.

    Mais le blocage de ces projets trouve aussi son origine dans la crise ukrainienne. Fin 2014, l’Union européenne s’était en effet opposée à ce projet suite à l’annexion de la Crimée par la Russie dans le cadre des sanctions imposées à Moscou.

    Le 17 décembre 2015, Vladimir Poutine s’était d’ailleurs exprimé à ce sujet en stipulant que la reprise du projet dépendait tout bonnement des garanties qu’Ankara réussirait à obtenir de la Commission européenne, rajoutant que l’avenir de South Stream ne dépendait non pas de la Russie, mais des « autres parties » au projet ; à savoir la Turquie et l’Union européenne.

    Pourtant, malgré les tensions qui caractérisent depuis novembre 2015 les relations entre la Turquie et la Russie, le projet gazier et pétrolier turco-russe, dont la Turquie a désespérément besoin si elle veut devenir un hub énergétique, ne semble pas enterré.

    Le 7 juin dernier, le président russe a stipulé que Moscou n’avait pas abandonné « définitivement » les projets énergétiques turco-russes : « Il y a certaines difficultés politiques avec la Turquie, c’est largement connu. Mais, nous n’avons pas, de façon irréversible, annulé ces projets [South Stream et Turkish Stream].»

    En revanche, il a réitéré sa volonté de s’assurer d’obtenir des garanties européennes : « nous avons seulement besoin d’une position claire de la Commission européenne […] claire, compréhensible et sans équivoque. Jusqu’à présent, il n’en existe aucune. »

    Ainsi, la Turquie pourrait profiter des négociations avec l’Union européenne au sujet de l’accord sur les migrants pour obtenir de telles garanties et s’assurer de la reprise du projet turco-russe. Tout dépendra de l’habileté des négociateurs turcs.

    Finalement, il semble que l’abattage d’un avion et les tensions politiques et diplomatiques qui s’en sont suivies n’auront pas réussi à nuire définitivement aux relations énergétiques entre les deux États, les enjeux financiers et stratégiques étant trop importants pour l’un comme pour l’autre.

    Camille Saulas

  5. Elisabeth S 29 juin 2016 à 20:53

    on en reparle

    ———————–
    Turkish Stream Back On The Agenda After Ankara Apology

    By Irina Slav – Jun 28, 2016, 3:41 PM CDT
    Pipeline
    Russia has indicated that it is ready to restart negotiations on the Turkish Stream gas transport project, after the Turkish president sent an official apology for the downing of a Russian military plane. The incident happened last year amid growing tensions with regard to Syria and provoked Russia to slam Turkey with economic sanctions.

    Now, it seems, the road is once again clear for the two countries’ newest energy project. Turkish Stream has been largely seen as an alternative to South Stream, which was to pass through Bulgaria but faced major opposition from the European Commission, so it was more or less shelved indefinitely. Still, earlier this month, President Vladimir Putin told media that Russia is not giving up either of these.

    Talks on Turkish Stream started two years ago. The pipeline was to have a capacity of 63 billion cubic meters of natural gas a year, of which 16 billion cubic meters would be used by Turkey. The remainder would be collected in a hub at the border between Turkey and Greece, before being distributed to Europe.

    The cooling of the two countries’ relationships after the plane shoot-down last year put an end to negotiations. The bilateral situation worsened further recently, when it surfaced that Romania and Turkey are mulling over a new Black Sea fleet, aimed at protecting the region from potential Russian aggression. Russia did not look kindly upon this initiative and made this very clear.

    Turkey and Russia have strategic importance for each other, especially in the energy sector. Their respective political agendas are very different, however, and could put a spoke in the wheels of energy cooperation. Then again, energy may very well trump political priorities.

    By Irina Slav for Oilprice.com

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