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La campagne “où est le pétrole” enflamme la Tunisie, malédiction du pétrole ou stratégie bien ordonnée ?

Campagne totalement ignorée ou presque en France … et pourtant … Elle est au cœur de tous les débats actuellement en Tunisie et pourrait bien influer sur la géopolitique mondiale … a moins que cela ne soit déjà le cas …

- Une campagne «Où est le pétrole ?» lancée anonymement sur Facebook - 

Le ministre tunisien de l’Industrie, de l’Énergie et des Mines, Zakaria Hamad en personne est venu s’expliquer lundi devant la Chambre des représentants (Parlement) de Tunisie à ce sujet. Pour lui, la campagne intitulée “Où est le pétrole”,  menée par des protestataires est exagérée, affirmant par ailleurs que le gouvernement de Habib Essid travaille dans la transparence.

Rappelons que depuis le 2 juin, des manifestations ont lieu devant des infrastructures pétrolières suite à l’annonce, début mai, de la découverte de réserves d’or noir dans la région. Une campagne lancée anonymement sur Facebook et intitulée «Winnou El Petrole»   («Où est le pétrole ?» en arabe) serait à l’origine de ce mouvement. La réaction sur les réseaux sociaux a été plus que conséquente et  «a débouché sur des manifestations réelles», selon Le Point Afrique.

- Vers une déstabilisation du pouvoir ?

“Si cette campagne est destinée pour avoir la vérité sur les ressources naturelles, alors elle est légitime, mais si elle vise à saboter le travail du gouvernement, à saper l’économie nationale et à créer des troubles, le ministère la rejette totalement”, a tenu à préciser Zakaria Hamad.
Si l’on en croit le ministre, la production pétrolière en Tunisie a atteint 53 400 barils par jour en mai dernier. 20 % de ce volume, soit 12 000 barils, sont destinés à la société de raffinage et le reste à l’exportation. Le système de raffinage en vigueur en Tunisie ne permettait pas de raffiner localement toutes les qualités de pétrole.

Lundi, le parti au pouvoir, Nidaa Tounes, a exprimé dans un communiqué sa « profonde préoccupation » ainsi que son « mécontentement » quant aux conséquences fâcheuses de la campagne « Où est le pétrole », qualifiant celle-ci de « trompeuse ».

Le parti a par ailleurs, accusé ladite campagne de raviver les sentiments régionalistes, de semer la discorde, de diffuser de fausses informations et d’occulter la vérité sur le sujet de l’énergie et des ressources pétrolières. Nidaa Tounes a également condamné l’escalade « dangereuse » et « irresponsable » ciblant les sociétés pétrolières nationales et étrangères qui a dégénéré, selon les termes du communiqué, en menaces « directes » contre les individus, les familles et les biens. « Ce qui nuit aux intérêts nationaux sensibles et stratégiques ».

- L’annonce de Mazarine Energy met le feu aux poudres

Une annonce faite début mai, par Edward Van Kersbergen, président exécutif de Mazarine Energy, groupe néerlandais d’exploration et de production de pétrole et de gaz» a quelque peu mis le feu aux poudres. Ce dernier annonçait la découverte de pétrole et plus précisément«la première découverte sur le permis de Zaâfrane».
«L’exploitation du puits Cat-1 à Chouchet El Atrous, à Douz, est un véritable succès. Cette découverte laisse envisager un grand potentiel», indiquait ainsi Edward Van Kersbergen.

Leblogfinance lui-même est repris comme source dans de nombreux articles pour rappeler qu’en  décembre 2013 «La Banque européenne d’investissement réaffirmait l’existence d’importantes réserves de gaz» en Tunisie.

- Quand OMV se renforçait en Tunisie  via des achats auprès d’un groupe US …. en pleine révolution du jasmin - 

Quant à moi, je tiens à rappeler ce que j’avais écrit ici-même en pleine tourment de la révolution du jasmin … en janvier 2011 … « Prémonitoire ? Enjeu final de la révolution tunisienne ?” avais-je indiqué en guise de préambule, ajoutant qu’en  décembre 2009,   déjà, je redoutais le début des problèmes alors que la Tunisie venait d’annoncer avoir concédé à un groupe pétrolier US un permis de recherche dans le golfe de Hammamet. J’évoquais même alors la « malédiction » du pétrole, rappelant que la découverte d’or noir attirait toutes les convoitises des majors pétrolières et plus particulièrement celles de Russie, de Chine et des USA.

Or, à cette même date, les groupes pétroliers se bousculaient en Tunisie. Et parmi eux …. le groupe énergétique autrichien OMV que j’ai d’ores et déjà présenté comme un possible cheval de Troie de la Russie pour mieux maîtriser l’approvisionnement en gaz de l’UE.

Hasard de calendrier ?  le 6 janvier 2011, OMV  renforçait son implantation, déjà importante, en Tunisie via l’acquisition des activités de forage et de production du groupe américain Pioneer Natural ressources.

Rappelons à cet égard qu’OMV disposait déjà de six sites d’exploration et de production en Tunisie, ils devaient alors passer à quinze. Coût de l’opération : un investissement de 800 millions de dollars (610 millions d’euros) pour le groupe autrichien. Une fois le bilan 2010 de Pioneer Natural Resources Tunisia connu, un capital de base tournant autour de 65 millions de dollars (49,5 millions d’euros) devait également être versé.

Nous nous étions alors attardé sur OMV et son partenaire russe …. le géant tentaculaire Gazprom. Précisant tout d’abord qu’en décembre 2009, le groupe d’hydrocarbures autrichien, premier groupe gazier et pétrolier d’Europe centrale, et la Bourse de Vienne avaient créé une « Bourse du gaz ». Son ambition ? Devenir numéro un en Europe continentale …. en partenariat avec le géant gazier russe Gazprom. Comment ? via la plate-forme de Baumgarten qui permet – notamment – d’assurer la livraison du gaz russe à l’Europe occidentale, disposant ainsi d’une position stratégique au coeur de l’Europe centrale.

Le nerf de la guerre est bien là : la plate-forme de Baumgarten se trouve sur le parcours des projets du gazoduc russe South Stream et européen Nabucco. Située « idéalement » au débouché du gazoduc Droujba, elle voit transiter annuellement 55 milliards de mètres cubes de gaz, principalement de Russie et de Norvège. En une sorte de goulet d’étranglement ou noeud de transit gazier (ou hub) quasi-incontournable ou presque, surtout si tout est fait pour le rendre ainsi. Permettant de tirer les ficelles de l’approvisionnement en gaz de l’Europe …..

OMV est également chef de file pour la construction du gazoduc Nabucco, destinée à amener le gaz naturel iranien jusqu’à l’Autriche via les Balkans et la Turquie, dont un des objectifs est initialement d’assurer le transit d’hydrocarbures en contournant la Russie. Malgré ce projet européen que la Russie voit d’un mauvais oeil mais pourrait à son tour « contourner » à sa manière, OMV fonde néanmoins sa stratégie sur un partenariat avec les compagnies russes.

Par ailleurs, OMV, qui achète 6,5 milliards m³/an à Gazprom, fait partie des rares compagnies européennes autorisées à revendre le gaz russe hors de son marché domestique. L’achat par OMV d’actifs pétroliers en Tunisie  en janvier 2011 était donc loin d’être anodin, les livraisons d’hydrocarbures tunisiens ou transitant par la Tunisie influant grandement sur les débouchés du géant gazier russe Gazprom.

« Dans ce contexte, qui donc aurait intérêt à mettre à terre l’Etat tunisien ? » m’étais-je alors interrogé .. La Russie ? laquelle verrait dans une telle « opération » une « opportunité » pour avancer ses pions au sein de cette puissance pétrolière émergente, voire de mieux maîtrises les marchés ? Ou un éventuel concurrent de la Russie, désireux de restreindre la suprématie russe sur les livraisons d’hydrocarbures destinées à l’Europe ?

La Chine avide de pétrole, et dont la capacité financière pourrait attirer quelque nouveau gouvernement  fortement « motivé » à asseoir son pouvoir ? « L’avenir voire l’Histoire nous le dira » …. avais-je ajouté ….

- Libye, Tunisie et Canada partenaires dans l’exploitation pétrolière off-shore en plein cœur de la révolution du jasmin - 

En octobre 2011, alors que nous nous interrogions sur une possible virée vers un Islam radical de la Tunisie et la Libye, et que nous indiquions qu’une telle situation pourrait à terme réduire à néant les acquis d’une supposée « victoire » des révolutionnaires,  nous rappelions, par ailleurs le partenariat existant entre  les deux pays dans l’exploitation pétrolière. Tout en ajoutant qu’au début de l’année 2011, Khadafi avait alors souligné pour sa part : «  Rien n’empêche les Libyens d’investir à l’avenir en Tunisie, à condition que la situation y soit stable ».

Rappelons à cet égard que le 12 janvier 2011 (!!!!), la compagnie pétrolière Sonde Resources avait annoncé qu’elle avait achevé les travaux de forage et d’exploration de son premier puits  situé dans  le bloc répondant au nom oh combien symbolique  de «  7 Novembre », situé au large de la Tunisie et de la Libye. Le 7 novembre 1987 étant – rappelons-le – la date de l’arrivée au pouvoir de Ben Ali près un coup d’Etat.

Quant au 12 janvier 2011 … il figure en plein cœur de a Révolution tunisienne de 2010-2011 appelée « Révolution de jasmin, qui par une suite de manifestations et de sit-in durant quatre semaines en décembre 2010 et janvier 2011, a abouti au départ du président de la République de Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali … Hasard de calendrier ?

Jack Schanck, PDG de  Sonde Resources s’était alors déclaré  très satisfait des tests qualifiés de « robustes » effectués dans le  puits d’évaluation Nord Zarat -1 dans lequel Sonde  détient  100% des intérêts opérationnels, « l’épaisseur de la colonne d’hydrocarbures étant environ le double de celle prévue initialement pour cet emplacement ».

Les trois tests effectués avaient conclu à l’existence d’importantes quantités de gaz et de condensats, avec approximativement 750 de barils de condensats et 8 millions de pieds cubes de gaz par jour  avec un pic de condensat  allant jusqu’à 1.100 barils par jour.

Les dirigeants de Sonde Resources  avaient alors déclaré être en cours d’élaboration de différents scénarii  relatifs aux réserves récupérables, leurs études visant notamment à déterminer les options envisageables et les coûts associés au développement du champ de Zarat. Parmi un des scénarii possibles : la cession d’intérêts à un ou plusieurs partenaires potentiels.

Précisons que selon le groupe pétrolier lui-même, Sonde Ressources travaille en partenariat avec la société Joint Oil  en vue d’explorer et développer le Block 7 Novembre …. Joint Oil étant elle-même le fruit d’un partenariat … entre les gouvernements tunisiens et libyens d’alors … En effet, la société tuniso-libyenne créée en 1988  pour exploiter le gisement frontalier 7-Novembre  était à cette date détenue à parts égales par l‘Entreprise (publique) tunisienne d’activité pétrolière (Etap) et Libya Oil.

- Sonde Ressources, associée au partenariat Libye/Tunisie contrainte à la faillite

Mais en février 2015, la compagnie pétrolière Sonde Resources a du se résoudre à annoncer qu’elle se déclarait volontairement faillite en vertu des dispositions de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité du Canada.

Depuis 2012, Sonde tentait de rechercher des alternatives sur le dossier « Joint Oil Block », envisageant toutes les options disponibles pour conclure une transaction qui soit en ligne avec les importants engagements financiers de la compagnie en vertu de l’accord de partage d’exploration et de production couvrant le bloc pétrolier commun, mais n’a pu au final effectuer une telle transaction.

Les investisseurs potentiels ont averti la compagnie que la complexité du projet Zarat, la haute teneur en gaz inerte, le vaste capital requis pour faire avancer les plans de développement de la société et l’absence de progrès concernant l’approbation par le gouvernement tunisien du Plan du Développement de Zarat, après plus de trois années de négociations, ainsi que les obligations nées des trois puits d’exploration, ont empêché le lancement d’une telle opération.

- Quand Khadafi s’inquiétait que la révolution du peuple tunisien ne lui soit volée - 

Si au lendemain de la fuite en Arabie Saoudite de l’ancien chef d’Etat tunisien, Khadafi avait pu affirmer que ce dernier était « toujours le président légal de la Tunisie » et que son départ était « une grande perte » pour les Tunisiens, sa position avait changé par la suite.

« Si le peuple a déclenché la révolution, il doit se gouverner lui-même. Je ne peux que soutenir cette orientation, si elle s’achemine vers le pouvoir des masses », déclarait quelque temps après celui qui était encore dénommé le « Guide de la Révolution ».

« Ce qui se passe en Tunisie est d’un intérêt prioritaire pour la Libye. Mais j’ai peur que la révolution du peuple tunisien ne lui soit volée. Il y a des manoeuvres à l’intérieur et de la part d’intérêts étrangers », avait-t-il par ailleurs mis en garde.
Ces propos précédaient la visite à Tunis du sous-secrétaire d’Etat américain Jeffrey Feltman, lequel s’était entretenu avec les autorités provisoires, avant de se rendre à Paris.

Sources : WMC/ TAP, AFP, Le Point Afrique

Elisabeth Studer – 10 juin 2015 – www.leblogfinance.com

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1 commentaire

  1. Elisabeth Studer 26 juin 2015 à 22:05

    petit rappel sur la Tunisie ….

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