Cette fois, je laisserais la parole à Paul Jorion :
"J’hésite depuis plusieurs jours à parler des GSE, de Fannie Mae et de Freddie Mac, les Government–Sponsored Entities,
encore appelées « Agencies » – les deux piliers de la titrisation des
crédits immobiliers américains, les autres éléments du système étant
tous récemment décédés – et ceci pour plusieurs raisons. La première
est que j’ai déjà parlé d’elles ad nauseam dans ce blog et dans mes
livres (1), la seconde est qu’il n’y a rien de très précis à en dire,
si ce n’est qu’elles sont entrées dans une période que j’ai appelée ici
de « drôle de crise » sur le modèle de la « drôle de guerre » : les
huit mois d’expectative qui séparèrent l’invasion de la Pologne et
l’invasion par l’Allemagne de la France et du Benelux (voir La « drôle de crise »).
Si je n’avais pas peur du ridicule, j’irais même plus loin, je
parlerais de « Bear Stearnisation », pour souligner le parallèle entre
le processus dans lequel elles sont aujourd’hui embourbées et la
période de dégradation de sa condition qu’endura la banque d’affaires
Bear Stearns avant que sa chute brutale en quelques jours ne conduise Ã
son sauvetage précipité et in extremis en mars dernier.
La différence serait alors celle-ci : il n’était pas couru d’avance
que les autorités américaines viendraient au secours d’une banque
d’investissement alors qu’on répète depuis des dizaines d’années que vu
les 5 mille milliards de dollars de crédits immobiliers que
garantissent ou possèdent personnellement aujourd’hui les GSE, l’Oncle
Sam ne les laissera JAMAIS au grand JAMAIS tomber, le « jamais » étant
écrit en majuscules, caractères gras et italiques. Maintenant que
l’heure de vérité se rapproche, on constate cependant que ceux qui
étaient si convaincus de l’indéfectibilité de ce « jamais » se
rapprochent lentement mais sûrement de la sortie de secours… au kazou,
vous comprenez. Témoignent de ce dégagement progressif le cours des
actions des GSE (qui ont subi une déperdition de plus de 80 % en un
an), ou le taux défavorable dont se sont vues handicapées les
obligations à deux ans que Fannie Mae a émises hier (de 74 points de
base [0,74 %] supérieur à celui des notes du Trésor de même maturité,
soit un doublement de leur handicap en un an) et le prix grimpant en
flèche des CDS, ces assurances privées synthétiques sous
forme de pari que les entreprises prennent sur leur bonne santé
mutuelle (le montant de la prime a doublé au cours des deux derniers
mois). Ce « spread » de 74 points de base signifie que le marché
attribue – de fait – à Fannie Mae, une notation de cinq crans
inférieure au « AAA » dont elle bénéficie auprès des notateurs.
Il faut dire que les autorités n’aident pas, comme quand
l’administration Bush se gratte publiquement la tête à propos de ce
qu’il conviendrait de faire si les GSE devaient défaillir, ou quand la
Fed envisage des scénarios « bris de la vitre » (pour empoigner la
hache en cas d’incendie) ou encore quand Mr. William Poole,
ex-gouverneur de la Fed déclare ce matin que les GSE sont d’ores et
déjà insolvables. Ça fait mauvaise impression pour deux institutions
qui constituent la machine de guerre supposément invincible que le
gouvernement américain a déployée pour enrayer la chute qui va en
s’accélérant du marché immobilier résidentiel.
Une « drôle de crise » vous fait entrer dans l’ère du mensonge : les
comptes des établissements financiers sont désormais truqués avec la
bénédiction tacite des régulateurs, les « bonnes nouvelles » sont
distillées à intervalle régulier par l’office de la propagande, pardon,
par les experts de tout poil. Mais quand un couple de vedettes déclare
à tous vents que son bonheur est sans nuage, on sait à qui revient le
rôle de faire éclater la vérité. Mr. Henry Paulson, la ministre
américain des finances, a déclaré hier que tout va bien pour Fannie et
Freddie. Il emboîtait le pas à Mr. James Lockhardt, le patron de
l’OFHEO, l’organisme de supervision des GSE, qui affirmait – croix de
bois, croix de fer – que plus solvable qu’elles tu meurs ! Mais, ils
sont là , sur leurs petits scooters, pétaradant en cercle autour d’eux :
les paparazzi qui vendront la mèche. "
Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou
en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite.
Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de
ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer
d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre
soutien peut s’exprimer ici.
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