Une nouvelle victime de l'euro fort et de la crise chez Airbus ? C'est en tout cas ce que redoutent les syndicats d'Alcan (ex-Pechiney), groupe qui produit la tôle aluminium des Airbus. Ces derniers craignent en effet que le gouvernement français ne laisse filer les emplois en "zone dollar", lors de la vente de la division "produits usinés" d'Alcan annoncée par son nouveau propriétaire Rio Tinto.
Vendredi, les syndicats de l'ex-Pechiney, qui représentent les 15.000 salariés du groupe en France, sont sortis "amers et désabusés" d'une rencontre au cabinet de la ministre de l'Economie et de l'Emploi, Christine Lagarde.
Pour rappel, Rio Tinto a annoncé le 26 novembre la vente de la majeure partie des activités de l'ancien fleuron industriel français Pechiney, touchant plus de 10.000 emplois en France, quatre ans après leur rachat par le canadien Alcan.
Moins de deux mois après l’acquisition du Canadien Alcan par le géant minier anglo-australien Rio Tinto, ce dernier a annoncé la cession de toute la branche produits usinés d’Alcan-Pechiney. Cette activité représente 5 500 emplois répartis dans 14 usines en France, dont celles d’Issoire (Puy-de-Dôme) produisant des tôles d’aluminium pour l’aéronautique, de Neuf-Brisach (Haut-Rhin), du site de recherche et de développement de Voreppe (Isère).
Cette cession, à laquelle les dirigeants de Rio Tinto avaient récemment promis de ne pas procéder, fait suite à celle déjà programmée des activités emballage concernant, toujours en France, 5 500 salariés travaillant sur 25 sites. Par ces deux ventes, Rio Tinto se « déleste » des deux tiers et plus des 15 000 emplois restants de l’ancien groupe Pechiney. La production d’aluminium primaire a quant à elle été progressivement stoppée sur le territoire national, l'OPA ayant eu pour effet d'accélérer le mouvement. Les usines emblématiques des Pyrénées et des Alpes avaient successivement fermées.
"La vente de la division +produits usinés+ risque de masquer de nouveaux transferts sur les brevets et productions aéronautiques, cette fois en direction de la Chine, pour satisfaire les profits de Rio Tinto et les exigences d'Airbus", qu'approvisionne Alcan, a prévenu la CGT.
FO pour sa part s'interroge sur le positionnement du gouvernement, qui oppose selon le syndicat de faibles résistances face à une délocalisation programmée de technologies de pointe sur l'aluminium. Pour FO, "ce ne sont pas les moulinets" de la ministre, ni "les coups de bluff permanents" du président de la République qui "changeront quelque chose".
"Quelles prérogatives et capacités d'action ont-ils?", "Quelles sont leurs intentions réelles? Volonté politique réelle ou intox? Complicité ou camouflet ?", interroge le syndicat, déçu des "engagements pris par Rio Tinto auprès du gouvernement français", qui leur ont été détaillés au ministère. "Les engagements sont très génériques et ne couvriraient que six établissements dont une infime partie de leur production est utilisée dans des applications militaires", selon FO.
Comme l'a indiqué Bercy aux syndicats vendredi, le gouvernement français compte rappeler aux repreneurs que Rio Tinto, dont l'OPA sur Alcan s'est terminée le 24 octobre, avait pris des engagements concernant l'emploi. Il estime que ces engagements devront être tenus par l'acheteur des actifs cédés par Rio Tinto.
L'inquiétude est montée d'un cran depuis les récentes déclarations du patron d'EADS Louis Gallois menaçant de délocaliser une partie de la production d'Airbus en zone dollar pour réduire les coûts de production élevés en euro. Ses sous-traitants, dont Alcan, craignent d'être les premières victimes de cette politique.
"Que font les autorités européennes et l'état français pour préserver la technologie française de l'aluminium et les emplois français ?" s'interroge FO : "les plus positifs répondront « pas grand-chose », les plus réalistes ne peuvent que répondre: « rien » ".
Du point de vue de la CGT, "le groupe actuel a tiré sa force de ses synergies et de sa diversité" et "il est intolérable que la puissance publique laisse désintégrer un ensemble industriel de premier plan".
"Nos concitoyens doivent savoir qu'avec l'OPA d'Alcan, l'Etat a laissé transférer outre-Atlantique (dans une usine américaine) la technologie Pechiney d'électrolyse de l'aluminium sans aucune contrepartie en emploi ou en niveau d'investissements", souligne le syndicat. "L'usine d'Issoire (Puy-de-Dôme), fleuron et vache-à-lait du groupe, est pillée", se lamente Claude Verdier.
"La vente de produits usinés risque de masquer de nouveaux transferts sur les brevets et productions aéronautiques, cette fois en direction de la Chine, pour satisfaire les profits de Rio et les exigences d'Airbus", qu'approvisionne Alcan, prévient la CGT.Elle "en appelle aux salariés et à la population" pour "défendre notre travail, notre avenir, nos emplois". Claude Verdier, délégué syndical central, a précisé à l'AFP que la CGT "a déjà engagé une réflexion pour une mobilisation en France et en Europe".
"Je ne pense pas que du côté du gouvernement, il y ait collusion ou même acceptation, je n'irai pas jusque-là", tempère néanmoins Claude Verdier. Mais "les tôles aluminium pour l'aéronautique sont des produits à très haute valeur ajoutée, certaines valent autant que des métaux précieux, et ne sont pas difficiles à expédier, même en Asie. C'est un faux argument de dire qu'on ne peut pas produire en Europe", estime-t-il.
"Ca ne nous choque pas à la CGT que les Chinois construisent leurs avions, mais qu'attend-on pour développer nos usines en Europe et investir ? Le marché aéronautique va croissant, et rien n'est fait... car il faut alimenter la soif de profits de nos actionnaires", ajoute-t-il.
Tout en agitant la menace de suppressions d’emplois, le géant minier Rio Tinto qui veut se concentrer dans les mines prévoit avec ces cessions des ventes d’actifs s’élevant à 15 milliards d’euros pour 5 milliards annoncés lors de l’achat d’Alcan. Surtout, les dirigeants de Rio Tinto s’engagent dans le même temps à augmenter de 30 % le dividende des actionnaires pour 2007 et accroître ceux de 2008 et de 2009 d’au moins 20 % chacun.
Alors qu’elle s’était empressée de donner son feu vert en octobre dernier à Rio Tinto pour la vente d’Alcan, la ministre de l’Économie Christine Lagarde a déclaré qu’elle allait « suivre avec une extrême vigilance ce dossier dans les mois à venir ». Mais n'oublions pas que le même ministère se faisait fort il y a quelques semaines encore d’avoir obtenu des « engagements précis » du géant minier pour maintenir les sites en France et toute l’activité de recherche-développement ...
Dans l'entourage de Mme Lagarde, on souligne qu'il "faut relativiser l'inquiétude", car "en Chine, Alcan va s'installer pour alimenter le marché local" des avions Airbus qui seront assemblés là-bas. "Cela ne veut pas dire qu'on ne produit plus d'avions en Europe" est-il ajouté.
Dans le même mouvement de cession, Rio Tinto se débarrasse aussi de l’activité mondiale de talc dont le site de Luzenac dans l’Ariège. Avec le site de Tarascon, c'est une importante partie de l'emploi local qui est touchée.
Sources , AFP, L'Humanité
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