Manière détournée de Poutine pour indiquer au nouveau Président Sarkozy que la Russie a un poids non négligeable au niveau de l'économie internationale et qui plus est sur EADS, et que leurs relations pourraient être plus "détendues" qu'elles ne le sont actuellement ?
Par l'intermédiaire d'un conseiller du Kremlin, la Russie vient de préciser qu'elle ne voyait pas l'intérêt de conserver une participation dans EADS si aucun accord sur la production conjointe d'avions de nouvelle génération n'était trouvé. Détrompez-vous : cela ne s'appelle pas du chantage ... mais de la négociation.
Simple coincidence, ou effet direct de l'annonce ? Les présidents français Nicolas Sarkozy et russe Vladimir Poutine sont convenus lundi par téléphone de préserver "l'intensité et la dynamique" des relations bilatérales, a annoncé le Kremlin.
I – La Russie souhaite un partenariat gagnant-gagnant
"S'il y a un partenariat entre EADS et UAC sur la production en commun d'avions, alors il est logique d'être actionnaire. S'il n'y a pas de partenariat, il n'y a pas d'intérêt à conserver cette participation", a déclaré Arkadi Dvorkovitch, principal conseiller économique du président Vladimir Poutine.
En cas d'accord, A. Dvorkovitch a évoqué une possible montée dans le capital du consortium européen. Les Européens pourraient même intégrer alors la holding aéronautique russe United Aviation Corporation (UAC) ou OAK, avec laquelle EADS négocie la production commune d'avions.
"On pourra parler d'augmentation de la part seulement si UAC se met d'accord avec EADS pour construire des avions en commun", a poursuivi le principal conseiller économique du président Poutine, s'exprimant lors de l'assemblée annuelle de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) qui se tient à Kazan, dans le sud de la Russie.
Il semble cependant qu'à ce jour, rien n'ait vraiment avancé. "Nous visons un partenariat avec des constructeurs internationaux, mais ne recevons pas d'échos en retour, à part des problèmes et des frayeurs", a regretté Arkadi Dvorkovitch, faisant allusion aux inquiétudes de l'Europe.
Afin de partager les coûts de développement du futur A 350, EADS et UAC ont annoncé en mars dernier leur intention de coopérer sur la production des carlingues de l'avion long-courrier, les industries russes devenant du coup "partenaires à risques". D'autres accords avaient également été signés, concernant notamment la transformation d'Airbus A 320 de transport de passagers en appareils cargo et l'acquisition par l'Aeroflot de vingt-deux A 350.
Si l'information n'a pas eu en France le poids qu'elle aurait dû avoir, au moins dans la presse financière, on se doit de noter que Serguei Ivanov, ancien du KGB et proche de Poutine ...et président du conseil d’administration de OAK a été promu le 15 février dernier, au poste de vice-premier ministre. Il pourrait être l'homme que Poutine désignera comme son successeur lors des élections russes de 2008.
II – VTB ne souhaite pas augmenter sa part dans EADS
La banque nationale russe VTB a déclaré lundi pour sa part qu'elle n'avait pas l'intention d'augmenter sa participation dans EADS. "VTB estime qu'il s'agit pour l'heure d'un investissement purement financier", a déclaré Vassili Titov dans un communiqué.
La Vneshtorgbank (VTB) a récemment procédé à l'acquisition d'actions d'EADS, et en posséderait déjà près de 6%. La banque publique avait réalisé des achats massifs d'actions cet été, profitant d'une baisse de près de 45% de la cote des actions EADS. Au mois d'août la valeur d'EADS avait augmenté pour atteindre 24 milliards de dollars, mais avant octobre ses actions avaient rechuté de plus de 10%. Cela avait une nouvelle fois été mis à profit par la VTB pour porter son paquet d'actions à environ 6%.
Pour acquérir les premiers 5% VTB avait dû débourser environ 1 milliard de dollars, et quelque 225 millions de plus pour le reste. Afin de réaliser cette transaction VTB aurait utilisé ses fonds propres. Selon une source, proche celle-là d'EADS , le paquet d'actions de la banque publique approcherait même les 7%.
Désormais la VTB est le troisième actionnaire d'EADS après la France et l'Allemagne. Ce qui ne manque pas de préoccuper Espagnols et Allemands. Le PDG de la VTB, Andreï Kostine, avait indiqué en avril que la banque pourrait "peut-être" vendre sa part.
III – Poutine et Sarkozy pour le maintien de relations privilégiées
Parallèlement à ces annonces, les présidents français Nicolas Sarkozy et russe Vladimir Poutine sont convenus lundi au cours d'une conversation téléphonique de préserver "l'intensité et la dynamique" des relations bilatérales, a annoncé le Kremlin.
"Lors de la conversation, les deux parties ont exprimé la ferme intention de maintenir le haut niveau d'intensité et la dynamique du dialogue politique franco-russe et de la coopération dans la sphère économico-commerciale", selon un communiqué du Kremlin. "Le président de Russie a une nouvelle fois félicité - et cette fois personnellement dans une conversation - Nicolas Sarkozy pour son élection et pour ses débuts dans ses fonctions" de président de la République française, est-il également précisé.
De son côté, Nicolas Sarkozy s'est "rejoui d'avoir avec M. Poutine un dialogue franc, confiant et régulier" et a estimé qu'"il était un homme avec qui on pouvait parler", a déclaré le porte-parole de la présidence française David Martinon.
M. Sarkozy a par ailleurs assuré M. Poutine "de l'importance qu'il attachait au maintien de relations privlegiées entre les deux pays". "Pour lui, c'est un partenariat privilégié", a ajouté le porte-parole français.
Pour rappel, M. Poutine avait attendu 48 heures pour féliciter M. Sarkozy après son élection, signe de la réserve de Moscou à l'égard du nouveau président français, jugé trop atlantiste et trop critique à l'égard de la Russie, notamment sur la guerre en Tchétchénie.
IV - Accords franco-russes sur A350 et A320 cargo
EADS et la Russie ont conclu une série d’accords industriels le 22 mars avec la United Aircraft Corporation (OAK). Annoncés en même temps que l’officialisation du protocole d’accord avec Aeroflot pour l’acquisition de 22 A350XWB, ils prévoient notamment une participation russe à la production de ces nouveaux appareils.
Le plus important des quatre accords signés avec l’UAC stipule que 5% des pièces de l’A350XWB (Xtra Wide Body) seront produites par des industries russes qui seront “partenaires à risque” du programme. Depuis le lancement du plan de restructuration Power 8, EADS a affiché son souhait d’externaliser 50% de la production du futur long-courrier à capacité intermédiaire. Les négociations se poursuivent en revanche pour déterminer quelles parties échoiront à l’industrie russe.
Le second accord projette la création d’un joint-venture entre les deux groupes. Situé à Dresde, il sera chargé d’ériger des centres de conversion à Lukhovitsy, près de Moscou, et à Dresde, destinés à la transformation d’Airbus A320 de transport de passagers en appareils cargo.
Les deux derniers accords prévoient tout d’abord une étude conjointe du marché des appareils de transport et une possible coopération dans ce domaine. Ils déterminent également un changement de la structure d’actionnariat dans le centre d’ingénierie d’Airbus Russie avec le rachat par l’UAC (OAK) des parts détenues par le groupe Kaskol.
Les industries russes sont déjà partenaires d’Airbus sur la plupart des autres modèles du constructeur européen. Irkut Scientific Production Cooperation, dans laquelle EADS a 10%, et VASO (Voronezh Aircraft Production Association) produisent notamment déjà des composants d’appareils des familles A320, A330/A340 et A380.
Les experts sectoriels relevaient alors que les accords passés entre OAK et EADS ne font pas état de la coopération des parties dans la conception de produits foncièrement nouveaux. "La conclusion est simple: on ne propose pas à la Russie la place à laquelle prétendent certains représentants désespérés de l'industrie aéronautique, dit Oleg Panteleev, analyste de l'Agence Aviaport. Au lieu de 15% du marché mondial on a 5% du projet A350. C'est peu, évidemment, mais cela reflète bien l'état réel de l'industrie aéronautique russe".
L'expert rappelait alors qu'initialement l'industrie aéronautique européenne avait proposé à la Russie une coopération à hauteur d'environ 400 millions de dollars, mais que finalement les entreprises russes ne se sont pas engagées pour plus de 200 millions. "Les accords signés ne reflètent que les axes stratégiques d'Irkout, faisait ainsi remarquer Maxime Piadouchkine, rédacteur en chef de la revue Russia/CIS Observer. Les accords en eux-mêmes revêtent surtout un caractère déclaratif. C'est que nous coopérons avec les Européens et non pas avec les Américains".
V - La Russie va acquérir des A350
A la même date, le directeur général d'Aeroflot, Valeri Okoulov, et le directeur exécutif d'Airbus, Fabrice Brégier, ont signé à Moscou une lettre d'intention concernant l'acquisition par le transporteur russe de 22 avions longs courriers A350 XWB. Le marché devrait être conclu d'ici à la fin du mois de juillet. Selon les derniers prix catalogue et compte tenu des “remises traditionnelles”, le montant du marché devrait être de l'ordre de 2 milliards de dollars. Les appareils devraient être livrés entre 2014 et 2017. La commande s’accompagne également de dix A330-200 qui seront exploités en leasing.
Aeroflot a lancé plusieurs appareils d’Airbus en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques. La compagnie russe avait entamé sa relation avec le constructeur basé à Toulouse en 1992, lors de la livraison de son premier A310. Elle a également introduit l’A319 et l’A320 sur ce territoire et exploite aujourd’hui 26 appareils de la famille A320.
VI - L'OAK ou UAC
Le décret portant création de la société anonyme ouverte Corporation aéronautique unifiée (OAK ou encore UAC pour Unified Aeronautic Corporation) a été signé le 21 février 2006 par le président russe. Le capital statutaire de cette société est de 96,7 milliards de roubles.
En tant que fondatrice, la Russie placera dans le capital statutaire de OAK 100% des actions du holding aéronautique Sukhoï, 86% des actions de la société aéronautique interétatique Iliouchine et 90,8% des actions de la compagnie Tupolev. 15% des actions du groupe Aviaexport, 38% d’Iliouchine Finance Co, 25,5% du groupement aéronautique Gagarine à Komsomolsk-sur-l’Amour, 38% de l’usine aéronautique Sokol à Nijni Novgorod, 25,5% du groupe aéronautique Tchkalov à Novossibirsk et 58% de la Compagnie financière de leasing seront également introduits dans OAK.
Le 12 décembre, le ministre russe de la Défense d'alors Sergueï Ivanov, par ailleurs porte-parole du renseignement extérieur russe (SVR) a été élu président du conseil d’administration de OAK lors de la première réunion du conseil.
Pour rappel, Sergueï Ivanov est né en 1953 à Leningrad. Après ses études de philologie il est admis à l'institut supérieur du KGB de Minsk où il monte en grade. Il est promu en août 1998 directeur adjoint du FSB (ex KGB). Il devient secrétaire du Conseil de sécurité de la Russie. Par décret présidentiel numéro 353, le 28 mars 2001, il est promu ministre de la Défense. Il est nommé vice-Premier ministre affecté à la défense et au complexe militaro-industriel par Vladimir Poutine le 14 novembre 2005.
VII - Serguei Ivanov : un pouvoir grandissant avant les élections de 2008
Le ministre de la défense russe, Sergueï Ivanov, a été promu, jeudi 15 février, au poste de vice-premier ministre et a été remplacé à la défense par le chef du service fédéral des impôts, Anatoli Serdioukov, a annoncé le président Vladimir Poutine lors d'une réunion du conseil des ministres.
Sergueï Ivanov , considéré comme un successeur potentiel de M. Poutine à l'élection présidentielle de 2008, bénéficie d'une promotion qui le place aux mêmes fonctions qu'un autre grand prétendant au poste, le directeur adjoint de Gazprom et également vice-premier ministre, Dimitri Medvedev. Le président a souligné vouloir "élargir les sphères de responsabilité de Sergueï Ivanov" qui sera désormais chargé du complexe militaro-industriel et de la coordination de certains secteurs de l'économie civile. "Dans ce contexte, il ne peut plus assumer les fonctions de ministre [de la défense]. On ne peut pas être assis sur deux chaises à la fois dans une telle situation", a-t-il ajouté.
Fidèle de M. Poutine et issu comme lui des rangs du KGB, M. Ivanov a travaillé pendant vingt ans dans le renseignement extérieur, notamment en Suède, en Grande-Bretagne, d'où il a été expulsé en 1983 sous le coup d'accusations d'espionnage.
Vladimir Poutine avait déclaré, lors de sa conférence de presse annuelle, le 1er février, qu'il n'y aurait "pas de successeur mais des candidats au poste de président" dont l'un serait choisi par le peuple au terme d'une campagne "démocratique".
Sources : Reuters, La Tribune, AFP, Le Monde, Gazeta, Ria Novosti
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