Alcatel Lucent : délocalisation en douce ?

ChinaalcateltchurukAlcatel-Lucent : licenciements en dur et délocalisation en douceur, voire même en douce ? Tel pourrait bien être le cas, puisque si le groupe annonce 12 500 licenciements au niveau mondial, dont près de 1 500 sur le territoire français, les langues se délient désormais pour indiquer qu'une délocalisation en Chine ne serait pas impossible.

Comble ou ironie du sort, les ingénieurs français auraient formé depuis quelques mois leurs homologues chinois ou indiens ... pour aboutir au final à ce que ces derniers reprennent leurs activités.

I – Les sites Alcatel sous le choc se mobilisent

En réaction à l’annonce de restructuration du groupe, les syndicats ont appelé tous les salariés des sites Alcatel-Lucent à des débrayages jeudi matin. Après la fusion, en décembre 2006, des deux groupes Alcatel et Lucent, le plan du nouveau géant du secteur prévoit 1 468 licenciements en France avant la fin 2008. Ce qui représente 12% de l'effectif français.

La moitié concerne les unités d’Ile-de-France. La Loire-Atlantique et la Bretagne sont particulièrement affectées avec 450 emplois amenés à disparaître avec la fermeture de trois sites (Orvault, près de Nantes, ainsi que Saint-Grégoire et Cesson-Sévigné, en périphérie rennaises.)

A Lannion, ce sont 217 postes sur environ 1100 qui vont disparaître. Les trois sites de Orvault, Saint-Grégoire et Cesson-Sévigné emploient, eux, respectivement 600, 150 et 50 salariés. Ces deux derniers vont fermer purement et simplement, à la grande surprise tant du personnel que des syndicats. Un immeuble était d'ailleurs en construction pour regrouper tous les salariés rennais sur le même site.

Lors des manifestations de la semaine passée, une centaine de salariés ont "inauguré" symboliquement le bâtiment en construction qui devait réunir les deux sites rennais du groupe à l'été 2007 mais dont la direction a annoncé mardi la fermeture. Les salariés ont coupé un ruban et brisé une bouteille sur le mur de béton du bâtiment, sous une pancarte "Alcatel s'installe ici sur 5.664 mètres carrés à l'été 2007", que la direction n'a eu pas eu le temps de faire enlever.

Pour l'agglomération de Rennes, il s'agit d'un nouveau coup dur après la délocalisation de STMicroélectronics et la fermeture du centre Mitsubishi de Cesson-Sévigné. Ne pas oublier également que Lannion a du faire face à l'engouement provoqué par la bulle Internet qui s'est rapidement dégonflée laissant tout de même maints salariés alléchés par des offres mirobolantes s'endetter pour voitures, appartements ..

Les salariés des sites voisins de France telecom Recherche et Développement (ex CNET) doivent quant à eux croiser les doigts face aux annonces de leur PDG Didier Lombard de supprimer 22 000 postes. Si les télecoms partent progressivement de Lannion, c'est toute une région qui risque d'être sinistrée. Quant à Rennes, les difficultés actuelles du secteur des équipementiers automobiles vont désormais s'accumuler avec celles du secteur télécoms. Pas trop réjouissant ...

Thierry Breton, le ministre de l'Economie, a déclaré jeudi qu’il entendait que les suppressions d’emplois se fassent "sur la base de départs volontaires" et dans un contexte "parfaitement négocié". Les salariés rennais et ceux de Lannion et Orvault ont quant à eux annoncé leur intention de venir manifester à Rennes le 20 février à l'occasion d'un meeting que doit tenir dans la capitale bretonne la candidate socialiste à l'élection présidentielle, Ségolène Royal.

II – Délocalisation cachée ?

Passé le premier choc, certains salariés font tout de même font remarquer que la fermeture pourrait cacher en réalité une délocalisation car l'entreprise investit depuis un certain temps dans la formation de techniciens et ingénieurs chinois.  Sur les deux sites de Rennes (près de 200 salariés) dont la fermeture a été annoncée dans la cadre de la restructuration, plusieurs salariés en grève dénonçaient jeudi matin les délocalisations, racontant avec amertume comment ils avaient préparé le terrain en formant notamment des Chinois.

Des salariés ont manifesté vendredi à Paris et Rennes contre les 1.500 suppressions d'emplois programmées en France, examinées ce jour lors d'un comité de groupe au siège parisien. Ils ont annoncé une nouvelle mobilisation à l'occasion d'un comité de groupe européen, le 23 février à Paris.

Quelque 300 salariés, de source syndicale, venus de deux sites dans l'Essonne, se sont rassemblés devant le siège d'Alcatel-Lucent, face au propre siège de l'UMP. Les délégués syndicaux ont interpellé le gouvernement sur sa politique industrielle.

Le site de Lannion (Côtes d'Armor) est resté paralysé vendredi, selon une intersyndicale, tandis que les salariés d'Orvault (Loire-Atlantique) ont débrayé pendant deux heures dans la matinée. A Paris, le comité de groupe France a "tourné court" dans la matinée "devant l'absence de réponse de la direction sur la justification des suppressions d'emplois", selon les syndicats.

Une délégation de salariés, reçue ensuite, a martelé qu'il était "hors de question de discuter sur la base de 1.468 suppressions d'emplois" sur une quinzaine de sites, soit environ 12% des effectifs français. Brandissant des pancartes "la recherche = l'avenir l'Alcatel" ou "non aux délocalisations", les manifestants, ingénieurs et cadres, ont bloqué la rue de la Boétie durant une heure et demie.

"Le gouvernement devrait soutenir les emplois industriels en France", a exhorté Jean-Baptiste Triquet, élu CFDT (majoritaire). La CFE-CGC a annoncé qu'elle allait "suggérer à l'intersyndicale de poser la question à chaque candidat à l'élection présidentielle: +quelle politique industrielle voulez-vous pour la France?+".

III – Des salariés étrangers en formation depuis de longs mois

En février 2006, les représentants du personnel CFDT du site d'Illkirch en Alsace, notait d'ores et déjà que la "politique de délocalisations voulue par la direction" nécessitait des transferts de connaissance avec les pays "low cost", imposant une collaboration entre les salariés qui maîtrisent la technologie et ceux qui doivent l’acquérir.

“De ce fait de nombreux salariés étrangers sont amenés à se déplacer sur notre établissement”, notaient les représentants locaux du syndicat. “Depuis 18 mois la CFDT se bat pour qu’ils soient payés comme des salariés français lors de leur séjour en France”, indiquaient-ils.

La CFDT a même rédigé un tract en anglais pour informer les collègues étrangers de leurs droits. Sans véritable surprise, ils auraient constaté que nombre d’entre eux n’avaient pas connaissance de ces règles et de la rémunération qui leur est due pendant leur séjour en France. La direction générale d’Alcatel-Cit s’est engagée à la suite à faire signer une convention tripartite (filiale étrangère, salarié, Alcatel-Cit) explicitant les conditions de rémunération pendant le déplacement en France.

Le syndicat avait alors informé la Direction du Travail qui s’était engagé à examiner dorénavant de beaucoup plus près les demandes reçues. "L’arrivée prochaine de chinois et d’indiens sur le site permettra de vérifier si ces règles de CIT sont appliquées ici" …précisait ainsi en février 2006 la CFDT.

IV – Alarme sur la délocalisation déjà en 2004

En octobre 2004 déjà, Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET, Députée de l’Essonne, Conseillère régionale d’Ile-de-France avait interpelle Patrick DEVEDJIAN, alors Ministre délégué à l’Industrie, au sujet de la politique de délocalisation que semblait d'ores et déjà avoir choisi l’entreprise ALCATEL.

Situés en sa circonscription, deux sites d’ALCATEL se situaient déjà au cœur de cette problématique, les sites de NOZAY et MARCOUSSIS. Pour rappel, la filiale ALCATEL CIT, principale filiale française, a connu un plan social en 2003 et en a subi un autre en 2004. Ces plans sociaux correspondent à des départs réels physiques de plus de 1500 salariés, ainsi que de nombreux sous-traitants dont le chiffre est plus difficile à évaluer. Tous les métiers ont été concernés, y compris ceux liés à l’innovation et à la Recherche et Développement.

Selon la députée, cette politique traduit certes la gestion des nécessités économiques mais surtout la mise en œuvre d’une stratégie visant à diminuer les effectifs en France, pour les faire croître dans les pays à bas coûts, tels que ceux de l’Asie.

Une éventuelle délocalisation de l’ensemble de la Recherche et Développement vers l’Asie, compte tenu des financements publics qui n’ont jamais fait défaut à cette entreprise et la soutiennent encore, paraissait alors très contestable à Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET. Elle l’était d’autant plus que la capacité d’Innovation, en France, semblait selon elle sous-utilisée du fait du rachat de sociétés nord-américaines, effectué par ALCATEL au cours des derniers mois.

ALCATEL est certes une entreprise privée, mais compte tenu de son poids dans la vie économique nationale, des avantages dont elle bénéficie par des aides à l’exportation, de l’intervention de l’état dans l’organisation de la concurrence Télécom dans l’espace européen, des soutiens dans les arbitrages tel que celui de la recomposition du secteur des satellites ou des collaborations sur les marchés de la défense, il semblait à Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET qu’elle avait quelques comptes à rendre à la collectivité.

Patrick Devedjian, Ministre délégué à l’industrie avait alors répondu que le secteur des télécommunications connaissait une crise majeure et, que à l’instar de ses concurrents, Alcatel avait dû adapter ses effectifs.

Sa stratégie est aussi de s’implanter là où se trouvent ses clients, avait-il précisé. En Chine, pour prendre des parts de marché face à des concurrents très agressifs et pour avoir accès à des financements chinois, l’implantation locale est indispensable, selon le ministre. “Soyons bien conscients que dans ce pays, on vend 5 millions de portables par mois...” avait-il même argué.

“Néanmoins ne se trouvent en Chine que 10 % des effectifs de recherche et développement du groupe, lesquels préexistaient au sein de l’entreprise Shanghai Bell dont Alcatel a pris le contrôle fin 2001”, faisait alors remarquer Mr Devedjian.. Les contrats obtenus donnent par ailleurs de l’activité aux unités européennes d’Alcatel, notamment dans le domaine du support et des services, selon lui. La conception et l’architecture de systèmes complexes et les développements de produits à haute valeur ajoutée sont principalement réalisés en Europe, en particulier en France, avait-il enfin fait remarquer.

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Sources : AFP, Breizhoo, Usine Nouvelle, CFDT

 

10 Commentaires

  1. 1

    Elisabeth

    Il est sûr que Mr Tchuruk doit avoir des relations on ne peut plus amicales avec Mr Devidjan
    cf.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Tchuruk

  2. 2

    Elisabeth

    Selon Pierre Chanson, délégué CFDT, environ 400 emplois sur un peu plus de 3 000 sont concernés par la restructuration. "La direction nous dit : "C'est à cause de la fusion". Pour un tiers des emplois c'est vrai, mais pour les deux tiers c'est dû à des délocalisations énormes en Chine et en Inde, affirme M. Chanson. Ils se servent de la fusion pour les faire passer."

    Après les délocalisations dans des pays où le coût de la main-d'oeuvre peu qualifiée est bon marché, les salariés dénoncent celle de la matière grise. "Aujourd'hui, ce sont des postes d'ingénieurs qui vont partir de France", s'alarme M. Chanson.

    Selon la commission économique du Comité central d'entreprise d'Alcatel-Lucent, 500 suppressions de poste vont concerner le secteur de la convergence entre la téléphonie fixe et la téléphonie mobile, un secteur d'avenir pour les équipementiers. La direction du groupe affirme pourtant que la France "reste un pôle majeur de compétences, avec plusieurs centres d'excellence d'envergure mondiale".

  3. 3

    Elisabeth

    Selon Pierre Chanson, délégué CFDT, environ 400 emplois sur un peu plus de 3 000 sont concernés par la restructuration. "La direction nous dit : "C'est à cause de la fusion". Pour un tiers des emplois c'est vrai, mais pour les deux tiers c'est dû à des délocalisations énormes en Chine et en Inde, affirme M. Chanson. Ils se servent de la fusion pour les faire passer."

    Après les délocalisations dans des pays où le coût de la main-d'oeuvre peu qualifiée est bon marché, les salariés dénoncent celle de la matière grise. "Aujourd'hui, ce sont des postes d'ingénieurs qui vont partir de France", s'alarme M. Chanson.

    Selon la commission économique du Comité central d'entreprise d'Alcatel-Lucent, 500 suppressions de poste vont concerner le secteur de la convergence entre la téléphonie fixe et la téléphonie mobile, un secteur d'avenir pour les équipementiers. La direction du groupe affirme pourtant que la France "reste un pôle majeur de compétences, avec plusieurs centres d'excellence d'envergure mondiale".

  4. 4

    jppearson

    Et pourquoi les français ne ferait'il pas du "job protection"?
    C'est a dire de la rétention d'information.

  5. 5

    Elisabeth

    Ouh là vaste sujet, il faudrait deja qu'ils soient conscients de l'importance des infos qu'ils traitent tous les jours ...
    deja, combien de papier d'entreprise avec infos importantes recyclé en brouillon ..

  6. 6

    Jean-Pierre An Alré

    Bonjour

    Les petits soldats ont du mal à admettre que les politiques de tous bord et tous les universitaires et autres consultants en management se sont moqué d'eux ou alors étaient carrément incompétant car ceux ci ont rabaché jusqu'à plus soif pendant les 20 dernières années qu'il fallait passer d'un monde industriel à un monde de service "une industrie de la connaissance".

    Quand le marché n'est pas seulement mondial mais spécialement localisé dans les pays émergents, il n'y a pas de quoi s'étonner que les entreprises s'y délocalisent.

    Quand au "on a formé les Indiens et maintenant on pert notre emploi", je trouve ça très orgueilleux, je travaille en ce moment avec un Indien et il vaut largement ses collègues Européens.

    J'ai vu un Chinois qui était un prodige en informatique et pourtant je suis blasé car entouré de petits jeunes aux CV prestigieux.

    Retournez votre ordinateur, il n'est sûrement pas fabriqué en France et aucun Français n'a conscience de la palette de technologies qu'il faut pour le créer.
    On est largement dépassé par les pays soit disant émergents, c'est justement parce qu'on a voulu leur laisser le boulot compliqué qu'ils ont développés des technologies dont on a pas la moindre idée, pas seulement dans la fabrication des puces, mais aussi dans les plastiques, les colles, la dissipation thermique, la gestion du bruit thermique.

    Il faut se rendre à l'évidence qu'on a pas le monopole de l'intelligence en Europe.


    Jean-Pierre

  7. 7

    Elisabeth

    merci J Pierre pour votre commentaire

    sur "aucun Français n'a conscience de la palette de technologies qu'il faut pour le créer. " , c'est aussi un des pbs des majeurs, qd la création d'un telephone d'Alactel coute des mille et des 100, impose des tonnes d'ingeniosité pour être vendu à un euro symbolique avec un forfait Orange , il ya peut etre aussi un pb ...
    la technologie devient de plus en plsu complexe pour des clienst de + en + push button .
    Pour s'en sortir les entreprises doivent inexorablement baisser les prix ..
    un autre tout de même qu'il faut évoquer, c'est l'avneir de la region Bretagne, si vous y enlevez les telecoms et l'équipement auto ... il ne reste plus grand chose en terme d'emploi :(

  8. 8

    el gringo

    Microsoft condamné à verser 1,5 milliard de dollars à Alcatel

    SEATTLE (Reuters) - Un jury fédéral américain a jugé Microsoft coupable de violation de brevets d'Alcatel-Lucent et ordonné le versement par le numéro un mondial des logiciels de 1,52 milliard de dollars de dommages au groupe français, annonce Microsoft.

    Microsoft estime dans un communiqué que ce jugement ne s'appuie ni sur la loi ni sur des faits et ajoute qu'il s'efforcera d'obtenir un allègement de la peine. Il compte faire appel si nécessaire.

    Le dossier portait sur des brevets relatifs à la technologie musicale numérique.

    "Nous avons formulé des arguments solides pour étayer notre opinion et nous sommes satisfaits de cette décision", a déclaré Joan Campion, porte-parole du groupe franco-américain, sans vouloir entrer dans les détails de la décision.

  9. 9

  10. 10

    Elisabeth

    Ouf ... j'ai cru un instant qu'Alcatel dementait l'info ..
    merci pour le lien

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