Corée du Nord : à quoi jouent USA et Russie ?

Sea_of_japan_mapAlors que les tensions internationales demeurent sur le dossier nucléaire nord-coréen, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a invité les Etats-Unis et la Corée du Nord à faire preuve de souplesse dans le règlement de leurs problèmes financiers.

Parallèlement à cela, un accord intergouvernemental entre la Russie et la Corée du Sud portant sur la coopération dans le domaine du gaz a été signé mardi à Séoul. Reste tout de même qu'en 2003, la presse financière britannique mentionnait que la Corée du sud cherchait à faire acheminer du gaz de Russie en Corée du nord pour y limiter le recours au nucléaire....

Quant aux Etats-Unis, le secrétaire d'Etat adjoint américain Christopher Hill se trouvait dimanche à Hong Kong pour faire le point sur le gel des avoirs financiers nord-coréens à Macau. Mais des voix de plus en plus nombreuses estiment que la principale préoccupation de Bush est loin de concerner uniquement les programmes nucléaires de la Corée du Nord mais bien plus d’arriver à un changement de régime à Pyongyang et d’établir une position dominante US en vue de freiner la concurrence de la Chine dans cette région stratégique.

I – Moscou invite USA et Corée à régler leurs différents financiers

Dans une interview accordée à l'agence de presse du Koweït, Kuna, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a invité les Etats-Unis et la Corée du Nord à faire preuve de souplesse dans le règlement de leurs problèmes financiers, en vue de contribuer à la reprise des négociations sur le programme nucléaire de Pyongyang.

Le président nord-coréen Kim Jong-il a déclaré à un émissaire chinois que la Corée du Nord accepterait de revenir à la table des négociations multipartites sur son programme nucléaire si les Etats-Unis levaient leurs sanctions financières à son égard, selon le journal sud-coréen Chosun Ilbo.

II - La Russie commencera à livrer du gaz à la Corée du Sud vers 2012

La Russie pourra commencer à livrer environ 10 milliards de m3 de gaz par an à la Corée du Sud à partir de 2012 ou 2013, a fait savoir Alexeï Miller, président du directoire du géant russe Gazprom.

Un accord intergouvernemental entre la Russie et la Corée du Sud portant sur la coopération dans le domaine du gaz a été signé mardi à Séoul. Selon Alexeï Miller, ce document est le coup d'envoi des négociations commerciales entre Gazprom et la compagnie coréenne Kogas. Alexeï Miller a également fait savoir que les itinéraires du gazoduc seraient définis en vue d'assurer ces livraisons.

Selon Gazprom, le marché gazier sud-coréen serait à l'heure actuelle pratiquement entièrement alimenté par du gaz naturel liquéfié importé. La Corée du Sud possède un réseau de gazoducs ramifié, reliant les terminaux côtiers aux principaux centres urbains du pays, permettant d'utiliser ce combustible pour produire de l'électricité, alimenter l'industrie et couvrir les besoins domestiques. Selon les estimations, les importations en gaz de la Corée du sud se sont établies à 21.11 milliards de m3 en 2003.

Le 12 mai 2003, Gazprom et KOGAS avaient signé un accord quinquennal de coopération, portant sur un registre élargi, concernant notamment des livraisons éventuelles de gaz naturel russe à la République de Corée. Pour réaliser cet accord les parties ont créé le Groupe de travail conjoint dont la précédente réunion s'est tenue à Séoul en décembre 2005. La compagnie KOGAS a été créée en 1983. L'Etat détient 62% de ses actions. KOGAS possède trois terminaux de réception de gaz naturel liquéfié.

III – Possible livraison de gaz destinée à la Corée du Nord ?

En mars 2003, le Financial Times mentionnait que la Corée du sud cherchait à faire acheminer du gaz de Russie en Corée du nord pour y limiter le recours au nucléaire. Les approvisionnement pourraient trouver leurs sources soit à Irkoutsk (en Sibérie) soit à Sakhaline en extrême orient russe. Des analystes estimaient alors que le projet offrirait une solution de rechange à la Corée du nord pour son approvisionnement en énergie autre que le nucléaire. Pyongyang est accusé par les Etats-Unis de vouloir se doter de la bombe atomique mais le régime communiste affirme que la relance de ses installations nucléaires sert seulement à produire de l'électricité.

Près de 80 à 85 %. des quantités de pétrole brut importé par le Japon et la Corée, provient du Proche-Orient. Ce pétrole transite en grande partie par les détroits d’Ormuz et de Malacca, généralement considérés comme des "zones de conflits potentiels". Les problèmes accrus au Proche-Orient et la vulnérabilité des tankers constituent de véritables menaces. 2ème consommateur mondial, la Chine doit trouver des sources d’approvisionnement et des voies d’acheminement de rechange, au même titre que le Japon et la Corée du Sud.

Or la Sibérie voisine et l’île de Sakhaline possèdent d’immenses réserves en hydrocarbures. Les sous-sols du bassin d’Irkoutsk, sur le plateau oriental de la Sibérie centrale, recèlent pétrole et gaz en très grandes quantités.

Sur l’île de Sakhaline, plusieurs projets d’exploitation marine du pétrole et du gaz sont en cours. Ses promoteurs prévoient de construire des oléoducs qui traverseront l’île de part en part pour aboutir à De Kastries, port pétrolier en terre sibérienne. Certains scénarios pour l’utilisation du gaz de Sakhaline-I envisagent la vente par gazoduc aux deux Corées, ainsi qu’au Japon. Mais, à l'heure actuelle, la réalisation de pareil scénario, qui engage les deux moitiés de la péninsule coréenne, semble difficilement concevable... à moins que la Russie "vende" l'idée d'approvisionner la Corée du Nord en gaz ... en contrepartie de l'arrêt de ses activités nucléaires...

Le « Rosprirodnadzor », service de contrôle russe de l’environnement vient de remettre en question le développement du projet Sakhaline 2 mené par Shell et a annoncé des vérifications des activités de Total et TNK-BP, mais aussi celles des russes Loukoïl et Rosneft...

IV - Hill examine à Hong Kong le gel des avoirs nord-coréens

Le secrétaire d'Etat adjoint américain Christopher Hill se trouvait dimanche à Hong Kong pour faire le point sur le gel des avoirs financiers nord-coréens à Macau. Principal négociateur américain sur la Corée du Nord, Hill est arrivé samedi après avoir accompagné la secrétaire d'Etat, Condoleezza Rice, à Tokyo, Séoul et Pékin pour des discussions sur la crise nord-coréenne. Les Etats-Unis ont obtenu du Conseil de sécurité l'adoption de sanctions, notamment financières, contre le régime de Pyongyang.

Le département américain du Trésor a affirmé en 2005 que la Banco Delta Asia de Macau était impliquée dans les activités de fabrication de fausse monnaie par la Corée du Nord. Il avait alors déjà gelé quelque 20 millions de dollars d'actifs nord-coréens dans cette banque. Pyongyang dément tout trafic de fausse monnaie et exige la levée de ces sanctions.

Christopher Hill a précisé que les Etats-Unis ne posaient aucune condition nouvelle à une reprise des pourparlers multilatéraux sur le programme nucléaire de la Corée du Nord. 2,67 millions de dollars liés au programme de fausse monnaie de la Corée du Nord auraient été saisis à Hong Kong.

V – Les Etats-Unis soupçonnés d'attiser le feu

L’administration Bush a répondu à l’annonce de la Corée du Nord d'un test nucléaire par de nouvelles sanctions dures. Alors que les gestes de Pyongyang peuvent être qualifiés de "téméraires" et menacent de déclencher une course aux armements dans le nord-est de l’Asie, la Maison-Blanche aurait délibérément attisé les tensions dans la région au cours des cinq dernières années.

Washington a fait pression pour que le Conseil de sécurité de l’ONU impose rapidement les sanctions économiques et politiques prévues au Chapitre 7 contre la Corée du Nord, y compris un blocus sur les armes, le gel des ses avoirs financiers et une interdiction de commerce sur les produits de luxe. Les Etats-Unis ont aussi proposé que les Nations unies autorisent l’interception et l’inspection de tous les cargos entrants ou sortants de la Corée du Nord sous le prétexte d’arrêter la "prolifération".

Mais certaines voix de plus en plus nombreuses estiment que la principale préoccupation de l’administration Bush n’a jamais été les programmes nucléaires de la Corée du Nord. Dès les premiers jours de sa présidence en 2001, le président Bush a remis en cause les précédentes politiques visant à normaliser les relations avec la péninsule coréenne sans nucléaire. Au lieu de cela, la Maison-Blanche a a semble-t-il attisé les tensions avec la Corée du Nord dont le seul but ne serait que d’arriver à un changement de régime à Pyongyang et d’établir une position dominante US en vue de freiner la concurrence de la Chine dans cette région stratégique.

Alors que les Etats-Unis pointent du doigt la Corée du Nord et l’Iran pour leurs programmes nucléaires, ils laissent tacitement ses alliés, tels l’Inde, le Pakistan et Israël, développer les armes atomiques et les missiles capables de les transporter. Le Pakistan et l’Inde, qui ont mené leurs propres tests nucléaires en 1998 et ignoré les protestations internationales qu’ils ont suscitées, ont tous les deux émis des déclarations critiques de la Corée du Nord, se disant préoccupés par l’instabilité régionale.

Dans le climat de profondes tensions internationales créées par le "militarisme américain", le test nucléaire de la Corée du Nord n’était pas véritablement inattendu. En dehors de vouloir marquer son opposition à "l’impérialisme américain", le dernier essai nucléaire serait plutôt à voir comme une tentative pour forcer Washington à cesser ses menaces de déstabilisation du régime et pour régulariser les relations entre les deux pays.

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Sources: AFP, MAP, Reuters, Ria Novosti, Le Monde Diplomatique

 

11 Commentaires

  1. 1

    Pierre-Laurent

    Elisabeth, la une de Google news. Bravo.

    Je me suis fait quelques convictions sur cette affaire:
    - les seuls qui peuvent déclencher un "changement de régime" sont les Chinois. Or ils n'ont pas intérêt à le faire, pour (1) garder une zone tampon entre les USA et eux-mêmes en Asie, et (2) pour ne pas avoir à assumer les conséquences humanitaires d'un effondrement de Pyongyang, surtout avec les JO de 2008 à l'horizon. Des réfugiés partout, ça ferait désordre. Tant qu'ils estimeront pouvoir contrôler suffisamment le régime, ils le garderont en place. Et Kim sait encore jusqu'où ne pas aller, cf. la déclaration contrite vis à vis de la Chine.
    - les rodomontades, y compris le test nucléaire, sont avant tout un chantage pour obtenir des fonds et des aides: du racket, pur et simple. Au delà des grandes déclarations diplomatiques, je pense que les vrais leviers sont là, comme tu l'expliques. Et l'enjeu principal est d'éviter de voir Pyongyang, ou ses cerveaux de façon individuelle, vendre technologie militaire et a fortiori nucléaire au plus offrant pour se faire du cash.
    - par ailleurs, j'ai la suspicion que les USA se contrefoutent de la Corée du Nord et de ses bombes expérimentales, tant qu'elle ne crée pas de problèmes à l'extérieur de ses frontières. Des problèmes, il y en a assez à régler au Proche Orient.

  2. 2

    Elisabeth

    merci beaucoup pour tes félicitations et tes explications.

    N'hésites surtout pas à venir nous éclairer sur ce dossier, étant proche du "terrain" .

    J'ai voulu faire cet article , pour encore une fois démontrer la différence entre propos officiels et enjeux stratégiques sous-jacents.

    Je n'ai pas eu encore le temps de creuser ce qui se cachait derrière l'affaire de "la Banco Delta Asia de Macau", mais à mon avis des enjeux américains derrière.

    merci encore
    Elisabeth

  3. 3

    Elisabeth

    1er article le + plus lu de Google, merci au blog de nous offrir un moyen d'expression !

  4. 4

    Pierre-Laurent

    Un article qui évoque la possibilité que la Chine dépose Kim Jong Il pour le remplacer par une junte plus "raisonnable": en anglais ici
    Sur une note moins sérieuse: le journal de Kim Jong Il, absolument poilant mais malheureusement pas souvent mis à jour.

  5. 5

    Elisabeth

    Merci beaucoup,

    il est souvent très intéressant de regarder les articles en Anglais , car c'est une vision du monde + "élargie".

    merci encore

  6. 6

    Elisabeth

    Et merci pour les liens, que je garde bien précieusement au chaud :) ..

  7. 7

    Elisabeth

    P.Laurent , article du Monde (via 24H gold) qui va tout à fait dans le même sens que toi sur notamment :

    "Le défi lancé au monde, le 9 octobre, par la RPDC est "une opération parfaitement orchestrée en vue d'une négociation sur des bases plus favorables pour Pyongyang", affirme Paik Hak-soon, politologue à l'institut Sejong à Séoul. De Madeleine Albright, ancienne secrétaire d'Etat américaine, à Junichiro Koizumi, ex-premier ministre japonais, tous ceux qui ont rencontré Kim Jong-il, dirigeant suprême de la RPDC, l'ont trouvé bien informé et sensé."

    "Pour Pyongyang, détenir la bombe n'est pas une fin en soi. C'est assurément une garantie que la RPDC ne sera pas un nouvel Irak"

    http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-826564,0.html

  8. 8

    POUTINE

    Signaux" que Pyongyang est prêt à revenir aux négociations (Poutine)

    MOSCOU, 25 oct 2006 (AFP)
    Le président russe Vladimir Poutine a déclaré mercredi qu'il y avait des "signaux" montrant que la Corée du Nord est prête à revenir à la table des négociations sur son programme nucléaire.

    "Nous entendons qu'il y a des signaux selon lesquels ce pays (la Corée du Nord) est prêt à revenir à des pourparlers si ses intérêts nationaux sont garantis en ce qui concerne sa sécurité et le développement d'un (programme) nucléaire civil", a déclaré le président russe répondant en direct à la télévision russe aux questions de compatriotes.

  9. 9

  10. 10

    Barthélémy

    Bravo pour ce très bel article, qui dépasse les analyses souvent biaisées qui se sont multipliées depuis l'essai nord-coréen. Il est important, sur une question comme celle-ci, de rappeler que les enjeux ne se limitent pas au délire de quelques dirigeants (quelle que soit leur nationalité, au passage), mais que leurs attitudes relèvent au contraire souvent de calculs. C'est particulièrement le cas de la Corée du Nord, Etat particulièrement faible, qui doit faire preuve de tous les stratagèmes pour assurer sa survie. le faible n'a pas droit à l'erreur, et Kim n'est pas aussi borné que Saddam. Il a compris que le meilleur moyen de rester à son poste, et d'obtenir toutes les aides dont son pays a besoin, est de montrer les crocs. Qui prendrait le risque, à Washington, d'attaquer un Etat qui prétend pouvoir répliquer par des attaques nucléaires? Si les US ont attaqué l'Irak, n'est-ce pas avant tout parce qu'il n'y avait pas le moindre risque(même si ce calcul fut un désastre, la gestion post-conflit n'étant pas celle souhaitée...)?
    Vivant à Taiwan, où on sait ce que signifient les calculs, et suivant ces questions du plus près possible, je garderai désormais un oeil très attentif sur vos contributions.

  11. 11

    Elisabeth

    Mille mercis, et ce d'autant plus que vous etes prets du "terrain",

    Ne jamais prendre l'info brute, mais regarder tous les enjeux et strategies qui sont derriere.

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