C'est un scoop révélé hier soir par le quotidien britannique des affaires, le Financial Times : selon le journaliste Kevin Morrison, un fonds coté en Bourse répliquant la performance de l'once d'argent sera lancé sur le London Stock Exchange dès le mois prochain. Si cette nouvelle se concrétisait, Londres serait la première Bourse mondiale à accueillir un tel type de produit. En effet, l'ETF sur l'argent que Barclays veut lancer à New York (voir notre article sur ce sujet) est toujours en cours d'observation par la SEC, la version musclée de la COB française.
Si elle est confirmée, ce serait aussi une nouvelle importante pour le marché de l'argent, la plupart des analystes craignant une forte hausse du cours de l'argent si l'iShares Silver Trust de Barclays était lancé, puisque 130 millions d'onces d'argent, soit la bagatelle de 4.043 tonnes, devraient être rassemblées. Alors que cela représente la quasi-totalité des stocks actuellement disponibles.
Photo : l'équipe dirigeante d'IRL (voir ci-dessous) devant le siège de l'entreprise, au 15 Queen Street, à Melbourne, en Australie. Source : IRL.
- Graham Tuckwell, pionnier des trackers sur métaux précieux
Reprenons dans le détail les informations distillées par le FT. Le journal rapporte qu'"au cours du prochain mois, un 'tracker' basé sur le prix de l'argent sera lancé sur le London Stock Exchange". Selon le FT, "ETF Securities aurait déjà l'accord de la Financial Services Authority", l'équivalent britannique de la SEC. ETF Securities serait le promoteur de ce nouveau fonds. Il s'agit d'une société dont le président est Graham Tuckwell, et qui chapeaute déjà deux trackers européens sur pétrole et sur or.
Selon le site internet de LyxOR Gold Bullion Securities, promoteur de l'ETF sur or, la société Gold Bullion Securities (GBS) est détenue à hauteur du tiers de son capital par IRL, les deux tiers restants appartenant au World Gold Council. On peut supposer qu'ETF Securities coiffe l'ensemble des filiales d'IRL en Europe. Nous avons demandé confirmation de ce point par mail à Graham Tuckwell, nous modifierons ce passage de notre article si nous obtenons des précisions.
Notons que Tuckwell est également directeur général de la société australienne Investor Resources Limited (IRL) ainsi que président de GOLD, la société émettrice de l'ETF sur or 'GOLD' qui est disponible en Australie depuis 2003. Il s'agissait du premier tracker sur or qui ait existé. Graham Tuckwell serait-il décidé à récidiver ?
- Un ETF sur argent... sans argent ?
Ce n'est pas si sûr, du moins pas sous la même forme. Le prospectus du tracker sur or disponible en Europe, LyxOR GBS, précise que "pour assurer une sécurité maximum, les LyxOR GBS sont garantis par des barres d’or spécifiquement et exclusivement allouées" confiées aux coffres londoniens de la banque HSBC ou de ses sous-traitants.
Selon le FT, rien de tel n'est prévu pour ce produit sur argent, qui différerait donc aussi sur un point essentiel de l'ETF que Barclays souhaite enregistrer aux Etats-Unis. Car le Financial Times écrit que "à la différence des différents ETF basés sur le pétrole ou l'or et de celui à l'initiative de Barclays, le fonds sur argent proposé à Londres ne sera pas physiquement basé sur le produit sous-jacent". C'est-à-dire que ce curieux ETF sur l'argent ne serait pas garanti par de l'argent sous forme de métal, à la différence des produits équivalents sur or.
D'ailleurs, le FT précise que les fonds engrangés par ce produit ne seraient pas affectés à l'achat d'argent, "mais que la performance du fonds resterait liée au prix de l'argent".
- Comment interpréter cette annonce ?
Nous comprenons donc qu'il s'agit d'un fonds sur argent sans argent, mais qui réplique la performance dudit métal. Autant dire qu'il s'agit d'un produit dérivé comme il en existe déjà, sous forme de contrats à terme ou de certificats par exemple (voir celui que propose la Société Générale : mnémonique 4971S). C'est ce que comprend John Reade, l'analyste d'UBS, dans sa note du jour : ce fonds sur argent "sera problablement basé sur les contrats à terme ('futures') de l'argent sur le Comex, ce qui réduira les coûts et permettra aux investisseurs de bénéficier des positions longues et ajustables sur les différents futures". Une sorte de dérivé de produit dérivé.
Et UBS d'ajouter : "Ce produit pourrait se montrer très attractif si l'argent monte fortement à la suite de l'approbation de l'ETF de Barclays aux Etats-Unis, s'il est approuvé" par la SEC. Comprenez : "achetez le tracker de Tuckwell pour jouer la hausse de l'argent grâce à l'éventuellle approbation de l'ETF de Barclays"... Même si UBS reconnaît que ce n'est pas le "'grand évènement' qu'attend le marché de l'argent".
Nous ne voyons pas l'intérêt d'un tel produit par rapport à ceux qui existent déjà, et estimons que par rapport aux autres ETF proposés par ETF Securities, ce produit constituerait, s'il est confirmé, une "baisse en gamme". Car ce produit présenterait, pour l'investisseur, des garanties bien moins importantes que des ETF assurés par le métal physique. Où est la garantie que le sous-jacent est bien présent ? Sera-t-il possible de se faire rembourser son ETF en argent métal, comme tel est le cas avec le LyxOR GBS ?
Ce que nous constatons aussi, c'est qu'un tel produit serait respectueux des intérêts des industriels qui utilisent l'argent, les joailliers, les industries photographique et électronique. Dans notre article sur l'argent, nous nous étions fait l'écho de la position "anti-ETF sur l'argent" de la Silver Users Association, qui fédère les industriels utilisateurs américains d'argent. Principal argument : un ETF basé sur de l'argent physique, alors que les stocks d'argent sont faibles, déséquilibrerait le marché. Et tirerait le cours à la hausse, ce qui fait pousser des hauts cris aux industriels.
La banque d'affaires UBS, qui pense que la SEC devrait valider l'ETF de Barclays dans les semaines qui viennent, estime que dès lors que le principe en sera acquis, son objectif de cours sur l'once d'argent passera à 12 dollars à un an, contre 11 dollars à trois mois. Elle estime également que la perspective de la validation de cet ETF est la principale justification de la hausse actuelle du cours du métal blanc.
Bref, la vraie question sur ce produit, quand nous en saurons plus, sera la suivante : de qui sert-il les intérêts ? Ceux des investisseurs, ou ceux des industriels du secteur ? Il nous semble que ce produit, lancé alors que personne ne l'attendait, tombe curieusement à pic, juste avant l'ETF "physique" de Barclays. Diversion ? Parade ? Allez savoir.
En l'état actuel de nos informations, nous émettons les plus vives réserves sur ce type de produit.
A suivre...

2 Commentaires
1
en tant que daytrader ou trader tout court, je trouve ça jouissif de pouvoir à un moment T avoir accès à une gamme de produits "dérivés" aussi complexe et complète...
Abondance de biens ne nuit pas.
07 mars 2006 à 23:352
Peut-être, mais il n'en reste pas moins que pour tout investisseur, la question de l'existence du sous-jacent qui donne au titre son prix doit se poser.
On observe déjà des trucs bizarres du côtés des ETF normaux. Genre des garanties qui ne garantissent pas tant que ça.
Mais avec un produit comme ça...
En même temps, gardons-nous de pester trop fort avant d'avoir confirmation. La FSA n'a encore rien confirmé, il paraît qu'un communiqué officiel est attendu le mois prochain de la part d'ETF Securities.
08 mars 2006 à 19:56Ajoutez un commentaire
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